« le Cas Lucia J. », d’Eugène Durif, au Théâtre de l’Élysée à Lyon

Et la lumière folle !

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

De la vie singulière de Lucia Anna Joyce, Eugène Durif, Éric Lacascade et Karelle Prugnaud tirent un spectacle puissant dont on ne sort pas indemne.

Morte en 1982, après des décennies de traitement et d’enfermement, la fille et muse de James Joyce, éprise incestueuse de son frère, amoureuse éconduite de Samuel Beckett, patiente de Gustav Jung, fut déclarée schizophrène. C’est son portrait, durant son internement, que dresse le dramaturge Eugène Durif. De son écriture fine, acérée et fortement documentée, qui laisse penser que l’auteur a pu approcher certains des désordres de son héroïne, naît un personnage essentiellement théâtral, d’une force intérieure et physique extraordinaire.

Celle qui dut mettre fin trop tôt à une brillante carrière de danseuse professionnelle, s’exprime ici avec le vertige des mots autant qu’avec l’explosivité du corps. Par la maîtrise d’une langue qui s’autorise la distance de l’humour pour brocarder les thérapies criminelles de certaines pratiques psychiatriques, l’auteur réussit à incarner le destin tragique de cette femme remarquable.

Initiateur du projet et complice d’Eugène Durif, le metteur en scène Éric Lacascade construit les monologues de Lucia J. comme une suite alternant les explosions émotionnelles paroxystiques et les périodes d’apaisement proches de douces confidences. Ainsi, avec justesse, il permet au spectateur de vivre intensément son rapport à la folie en étant constamment traversé par son envie de rejet ou d’empathie. Éric Lacascade ou Eugène Durif, en intervenant physiquement par deux fois, vont jusqu’à suspendre le déroulement de la représentation pour inviter le public à garder ses distances. Ils lui donnent l’occasion de reprendre de l’énergie avant de continuer d’affronter les dérives du parcours de Lucia.

Ce qui fascine, tout au long du spectacle, c’est la rigoureuse conduite des intentions et des moyens d’expression qu’il a su faire partager avec son interprète. Le tout est enrichi par une culture théâtrale évidente (Brecht, Grotowski, Living Theatre, arts du cirque et arts martiaux…). Plutôt reconnu comme maître d’œuvre de grandes formes (Molière, Tchekhov, Gorki,…), Éric Lacascade réalise avec le Cas Lucia J. une petite forme incandescente dans un souci d’économie captivant. Une chaise, quelques feuilles de papier, des gâteaux d’anniversaire, un paquet de cigarettes et un briquet, un tulle noir en fond de scène, une irruption fracassante du groupe punk rock britannique The Clash, et une comédienne-performeuse !

« le Cas Lucia J. », mise en scène d’Éric Lacascade © Tarik Noui

« le Cas Lucia J. », mise en scène d’Éric Lacascade © Tarik Noui

Trois sœurs

Au cinéma, Adèle Hugo, pianiste interprétée par Isabelle Adjani sous la direction de François Truffaut, et Camille Claudel, sculptrice incarnée par Juliette Binoche dans une réalisation de Bruno Dumont, sont des sœurs de souffrance de Lucia Joyce, la danseuse. Rejetées par leurs parents ou leurs amants, Adèle, Camille et Lucia connurent chacune les violences de l’internement psychiatrique.

Pour jouer au théâtre le personnage de Lucia J., Éric Lacascade et Eugène Durif ont su choisir une comédienne d’exception : Karelle Prugnaud. Au sens propre du terme, elle accomplit une performance rare, sachant marier corporellement, vocalement et sensiblement les contradictions d’une femme à la limite permanente de l’autodestruction. De l’impudeur à l’innocence, de la joie à la férocité, du dérèglement à la maîtrise de soi, de l’épuisement à la vitalité retrouvée, l’actrice décline avec virtuosité toutes les nuances d’une existence hors norme et sacrifiée.

Karelle Prugnaud est successivement drôle, émouvante, terrible, mélancolique, cruelle, enfantine ou révoltée. Saisissante de vérité, elle offre aux spectateurs une occasion subtile et généreuse d’être profondément bouleversés et illuminés. Lucia, n’est-ce pas étymologiquement la lumière ? À voir absolument. 

Michel Dieuaide


Le Cas Lucia J., d’Eugène Durif

Mise en scène : Éric Lacascade

Avec : Karelle Prugnaud

Scénographie : Magali Murbach

Lumières : Mathieu Smagghe, Éric Lacascade

Son : Sébastien Orlans

Régie : Basile Verrier

Production déléguée : Compagnie L’Envers du décor

Coproduction : Compagnie Lacascade/ La Rose des Vents scène nationale/ Lille Métropole/ Villeneuve d’Ascq, D.S.N.-Dieppe scène nationale

Théâtre de l’Élysée14, rue Basse Combalot • 69007 Lyon

Réservations : 04 78 58 88 25

Du 5 au 7 et du 11 au 14 février 2020 à 19 h 30

Durée : 1 heure 10

De 8 € à 12 €

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