Le coup de cœur d’automne du disquaire indépendant. Entretien avec Claudine et Jean‑Marc Ploquin [no 1]

Amulette © D.R.

Disquaire indépendant, disquaire militant

Par Jean-François Picaut
Les Trois Coups

Voici le premier numéro d’une nouvelle rubrique des « Trois Coups » : le coup de cœur du disquaire indépendant. Il y en aura quatre par an, un par saison. Pour ce faire, nous avons sollicité la participation de Claudine et Jean‑Marc Ploquin, disquaires indépendants aux Enfants de Bohème à Rennes.

Bonjour Claudine et Jean-Marc. Pouvez-vous, pour commencer, nous définir un disquaire indépendant ?

Claudine : C’est un fou qui s’accroche au pinceau pendant qu’on retire l’échelle…

Jean-Marc : Techniquement, c’est un disquaire qui n’a de lien ni avec un groupement, ni avec une enseigne qui vend autre chose que du disque. Cela signifie que nous sommes libres de choisir ce que nous voulons proposer à notre clientèle en matière de styles musicaux comme en matière d’artistes. Cela veut aussi dire que nous prenons tous les risques dans un secteur dont on connaît la fragilité.

Claudine : C’est un métier basé sur l’écoute et le conseil. Ça demande une grande confiance entre le disquaire et le client. Il faut qu’on soit attentifs aux envies de ceux qui viennent nous voir, mais il faut aussi qu’ils expriment ces envies, ce qui est loin d’être évident.

Merci. Venons-en au cœur du sujet, votre ou plutôt vos coups de cœur pour l’automne qui vient de s’achever ?

Claudine : Le premier est un coup de cœur qui date d’il y a déjà 4 ans… et qui a été ravivé par un concert vu récemment à l’Opéra de Rennes. C’est un disque d’Amira Medunjanin, une chanteuse bosniaque, avec Bojan Z au piano : Amulette (World village / Harmonia mundi, 2011). Ça se promène entre jazz et sevda, une musique populaire des Balkans, et c’est vraiment magnifique. Ils ont fait un 2e disque deux ans après : Silk and Stone, tout aussi beau. On attend le prochain !

Jean-Marc : On était déjà de grands fans de Bojan Z, de son travail avec Henri Texier, Julien Lourau, Michel Portal… et bien sûr de ses propres projets. Solobsession est pour nous un des plus grands disques de piano solo de l’histoire du jazz. On connaissait bien aussi les premiers disques d’Amira : de très beaux chants portés par une voix très expressive, accompagnée par un simple accordéon. Ils sont d’une force émotionnelle rare, presque brutale. Magnifique… mais difficile à vendre tellement c’est fort ! Quand on a vu que les deux sortaient un disque ensemble, on savait déjà qu’on adorerait.

C’est effectivement un très bel album. Votre choix suivant est également déconnecté de l’actualité discographique ?

Jean-Marc : Il est quand même plus récent ! En fait, il est paru peu après l’ouverture de notre magasin ; Les Enfants de Bohème a ouvert ses portes le 3 mars 2015. Il s’agit de Osloob Hayati (Naïssam Jalal / L’Autre Distribution) de la flûtiste Naïssam Jalal. C’est une vraie découverte : on n’en avait jamais entendu parler avant. Quand on a vu son parcours, on a compris : études classiques en France, puis la musique orientale au Caire et à Beyrouth, collaborations avec de grands noms du jazz, mais aussi des musiques du monde, du hip-hop : elle a fait le métier…

Claudine : On sent que ce disque, c’est son univers à elle, qu’elle l’a porté et mûri longtemps. On a été séduits tous les deux dès les premières notes, cette flûte d’abord très douce, sereine, puis la tension qui monte inexorablement… On sent l’implication des musiciens, individuellement et collectivement, et on sait que ce qu’ils font est important pour eux.

Jean-Marc : Oui, pour nous, c’est important de ressentir ce genre de choses, quand ce que font les musiciens dépasse le simple cadre de la musique.

Je crois que nous partageons complètement votre troisième choix.

Claudine : C’est un coup de cœur partagé par beaucoup de monde. Le disque At Work (Gazebo / L’Autre Distribution, 2015) de la saxophoniste Géraldine Laurent a été encensé par la critique, et c’est justifié. Nous ne sommes pas toujours d’accord avec les journalistes, mais là, on est tous sur la même longueur d’onde !

Jean-Marc : C’est vrai que ce disque a tout pour devenir un classique : les mélodies sont très belles, et les compositions de Géraldine tiennent vraiment la comparaison avec les trois standards qu’elle a choisis. Son timbre au saxo est chaud et velouté, et contraste avec l’engagement de tous les instants dont elle fait preuve. La pulsation est posée, précise, swing, et le soutien des musiciens, qui sont bien plus que des accompagnateurs, finit d’emporter l’adhésion.

Claudine : Ce qui est bien avec ce disque, c’est qu’on peut le proposer aussi bien à des fans de jazz qu’à M. Tout‑le‑Monde. C’est pour ça qu’il devrait devenir un classique. D’ailleurs, j’aimerais bien que d’autres musiciens s’emparent des compositions de Géraldine, voir si ça peut devenir des standards.

Votre quatrième choix porte encore sur une artiste que nous aimons vous et moi.

Jean-Marc : For One to Love (Mack Avenue Records, 2015) de Cécile McLorin-Salvant. J’aime beaucoup la façon dont elle traite les chansons : il y a de la gouaille, de l’humour, du tempérament. Techniquement, c’est impeccable, mais ça déborde largement du cadre, et ça déborde dans tous les sens, vers toutes les émotions… On est assez loin des canons du jazz vocal, alors, il y a pas mal de gens qui n’osent pas, qui ont peur de ne pas vraiment aimer. C’est dommage, on a vraiment beaucoup de plaisir à l’écoute de ce disque, et puis…

Claudine : … sa version du Mal de vivre de Barbara justifie à elle seule l’achat de ce disque : c’est vraiment bouleversant !

Ce n’est pas moi qui dirai le contraire ! Ses acolytes sont remarquables, eux aussi. Je pense tout spécialement à son pianiste Aaron Diehl. Merci à tous les deux et rendez-vous est pris prochainement pour votre coup de cœur d’hiver.

Propos recueillis par
Jean-François Picaut


Les Enfants de Bohème • 2, rue Maréchal-Joffre • 35000 Rennes

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