« le Fantasme de l’échec », les Ateliers à Lyon

« Le Fantasme de l’échec » © D.R.

Véronique, Solange et la laitière

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

Nouvelle création de la compagnie Fenil hirsute au Théâtre les Ateliers à Lyon. Son titre : « le Fantasme de l’échec ». Son sujet : les difficultés de la vie d’artiste. Mais qu’on se rassure, cette balade dilettante conçue par Véronique Bettencourt n’a rien à voir avec la malédiction ironique lancée par Orson Welles à propos du travail créateur : « Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive ».

Qualifié par son auteur de divertissement prosopographique et de théâtre media-povera, le Fantasme de l’échec interroge ce qu’il y a de commun entre Perrette au pot au lait, la prosopographie et le théâtre. Pour Perrette, naïve héroïne de Jean de La Fontaine, il suffit de se souvenir que cette jeune paysanne confond rêve et réalité et qu’elle est victime de ses illusions. Pour la prosopographie, faites si nécessaire un détour par le dictionnaire et comprenez que Solange Dulac, personnage principal de la pièce, est une artiste enquêtant micro et caméra au poing sur un échantillon de personnes (peintres, cinéastes, écrivains, chanteurs et comédiens) préoccupées par les notions de talent, de réussite et d’échec.

Pour le théâtre, vous vous trouvez confronté à un espace en forme de bric-à-brac où quelques supports (écrans, panneaux, rideaux), une table et des sièges suffisent à représenter l’atelier sympathiquement bordélique dans lequel Solange Dulac mène ses investigations. Ajoutez enfin les présences d’un acteur jouant le rôle d’un sociologue loufoque sachant chanter et jongler et d’un guitariste indolent égrenant d’étiques notes.

C’est donc au milieu d’un gentil bazar que les trois protagonistes alternent dialogues et chansons, cèdent la place à des séquences filmées en super-huit pour délivrer le contenu divertissant, mais traversé de graves questions, d’un spectacle dominé par la notion d’incertitude et l’énigmatique problématique du talent.

Mise en abyme

L’aspect sans doute le plus intéressant de cette création tient à la superposition de trois identités, celle de Véronique Bettencourt, la réalisatrice, celle de Solange Dulac, son double théâtral, et celle de Perrette au pot au lait. Se conjuguent ainsi astucieusement et délicatement la vraie vie, la fiction dramatique et la citation littéraire. De manière aimablement impudique, Véronique lève le voile sur son activité d’artiste, ses origines, ses amitiés, ses envies et ses doutes. On savoure par exemple son débat intime sur le chemin tout tracé à suivre pour réussir. Quitter la province et monter à Paris, récurrente injonction du milieu des comédiens.

On apprécie également la conduite sobrement critique de Solange qui arrive à prendre le dessus face au désordre de la pensée du sociologue. Elle en fait son complice et l’entraîne dans sa fantaisie. On prend plaisir enfin à la joyeuse façon dont Perrette et sa fable contaminent le jeu. Drolatique séquence où le sociologue cherche à valoriser son propos dans un pitoyable exercice de jonglage tout en récitant les vers de La Fontaine.

Théâtre de connivence ?

Assurément, le Fantasme de l’échec affiche de belles qualités. Les textes, majoritairement empruntés à Pierre‑Michel Menger, éminent titulaire d’une chaire de sociologie au Collège de France et spécialiste du monde des arts et de la création, en témoignent. La suave et douce interprétation de Véronique Bettencourt, le jeu malin et poétique de Stéphane Bernard et l’insouciante décontraction du musicien Fred Bremeersch installent une atmosphère originale. Les paroles d’artistes entendues dans les interviews filmées sont une riche matière, qui va de la révolte au désespoir.

Et pourtant, on est taraudé par la question de savoir à qui s’adresse vraiment ce spectacle. Celui-ci semble parfois frôler le risque de n’être qu’un miroir tendu aux seuls artistes. Complaisant narcissisme ? Ce serait trop dire, mais on regrette que Véronique Bettencourt n’ait pas cherché ses références théoriques au-delà des travaux de Pierre‑Michel Menger. Il doit bien exister de passionnantes pages et des témoignages sur la tâche des ouvriers et des techniciens du monde théâtral. Le Fantasme de l’échec aurait pu ainsi s’enrichir de plus d’aspérités et de contradictions. 

Michel Dieuaide


le Fantasme de l’échec

Cie Fenil hirsute • 5, montée Saint-Barthélemy • 69005 Lyon

04 72 07 97 38

Site : www.fenilhirsute.com

Courriel : cie@fenilhirsute.com

Conception et jeu : Véronique Bettencourt

Avec : Véronique Bettencourt, Stéphane Bernard, Fred Bremeersch

Musique : Fred Bremeersch

Vidéo : Marie-Hélène Roinat

Super-huit : Véronique Bettencourt

Lumières : Gaspard Charreton

Son : Mathieu Plantevin

Regard : Yves Charreton

Décor et accessoires : Guillaume Ponroy

Costumes : Margot Vieuble

Régie : Basile Moreira, Rodolphe Verrier

Avec à l’écran : Yves Charreton, Philippe Nicolle, Emmanuel Collin, Isabelle Debray, Patrick Gallois, Louis Deledicq, Marie‑Claire Cordat, Guillaume des Forêts, Danielle Mémoire, Pierre Merejkowski, Éloïse Decazes, Louise Saillard‑Treppoz, Sing Sing, Laure Marsac, Bernard Collin

Photo : © D.R.

Production : Fenil hirsute

Avec le soutien de Théâtre les Ateliers, Théâtre de la Croix-Rousse, Théâtre Saint-Gervais, l’Élysée et Ramdam

Théâtre les Ateliers • 5, rue du Petit-David • 69002 Lyon

Réservations : 04 78 37 46 30

Site du théâtre : www.t-la.org

Courriel de réservation : contact@t-la.org

Du 9 au 13 décembre 2014, à 20 heures

Durée : 1 h 15

20 € | 15 € | 12 €