« le Rosaire des voluptés épineuses », de Stanislas Rodanski, Les Célestins à Lyon

« le Rosaire des voluptés épineuses » de Stanislas Rodanski – Mise en scène de Georges Lavaudant, © Marie Clauzade « le Rosaire des voluptés épineuses » de Stanislas Rodanski – Mise en scène de Georges Lavaudant, © Marie Clauzade

Diamant noir

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

Georges Lavaudant et Jean-Pierre Vergier montent un poème dramatique fascinant et troublant, inspiré par un texte de l’écrivain trop méconnu Stanislas Rodanski.

Dans une lettre qu’il adressa en mai 1948 à Rodanski, André Breton écrit : « Il y a sûrement une graine de dérive qui est tombée dans votre parc. Cela peut être admirable à condition que vous lui défendiez de tout envahir ». Terrible intuition du poète surréaliste qui décida d’exclure de son groupe celui qui, transgressant les règles de la vie sociale, passa volontairement vingt-sept ans en hôpital psychiatrique après avoir mené une existence de délinquant, de déserteur. Mais, de ce parcours fracassé, surgirent des œuvres intenses, faisant écho aux écrits d’Arthur Rimbaud, du Comte de Lautréamont ou de Jacques Vaché. Accompagné un temps en littérature par Alain Jouffroy et Julien Gracq, Rodanski connaît aujourd’hui un regain d’intérêt grâce au travail théâtral de Georges Lavaudant.

Sur scène, un homme, Lancelot, et une femme, « Madame », la Dame du Lac, se retrouvent au bar d’un luxueux hôtel. Leur rencontre, épiée par un barman manipulateur et farceur, a des allures de funérailles. Un étrange ballet d’amour et de mort commence dans lequel se brouille en permanence l’identité des personnages. Sont-ils des naufragés de l’existence, des mythomanes, des criminels ou les réincarnations de figures anciennes ? Toute réponse est incertaine. Chez Rodanski l’énigme reste de règle pour le meilleur et pour le pire. Son Rosaire invite à un voyage sur les sables mouvants de la mémoire, du mensonge et de l’angoisse.

« le Rosaire des voluptés épineuses » de Stanislas Rodanski – Mise en scène de Georges Lavaudant, © Marie Clauzade
« le Rosaire des voluptés épineuses » de Stanislas Rodanski – Mise en scène de Georges Lavaudant, © Marie Clauzade

La vie en dedans

Georges Lavaudant, qui est aussi un metteur en scène expérimenté d’opéras, sait parfaitement ce qu’on appelle en musique le tuilage des voix, cette façon raffinée de les faire se succéder et s’emboîter. Ici, il fait merveille en insérant dans la prose de Rodanski, souvent elliptique et sinueuse, des textes narratifs, véritables bouées éclairantes auxquelles le spectateur s’accroche pour saisir la personnalité de l’auteur. Là, il jongle avec virtuosité de références cinématographiques concernant le jeu des acteurs ou l’imagerie du spectacle : gestuelle expressionniste, clins d’œil à un scénario de série B., projection d’un duo de comédie musicale, vidéos dignes d’un film d’Alain Resnais. Là encore, en recourant finement à l’amplification des voix des comédiens, il crée une distance onirique qui renforce la dimension surréaliste de l’écriture.

À ses côtés, son habituel compagnon, le scénographe Jean-Pierre Vergier tuile lui aussi les éléments de son talent. Un somptueux décor de bar, funèbre et baroque, sorte de diamant noir, se marie avec d’imposantes images de salons marmoréens, de paysages enneigés. Les costumes, élégants, vulgaires ou décalés, construisent un univers mystérieux et érotique, une véritable invitation à la rêverie.

Enfin, Lavaudant et Vergier sont accompagnés par une distribution remarquable. Un quintette d’acteurs superpose magistralement des corps et des voix aux contrastes saisissants. Frédéric Borie en Lancelot, incarnation de la destinée douloureuse de Rodanski, indigne ou apitoie, attendrit ou révolte. Elodie Buisson en Dame du Lac, personnification de l’amour et de la mort, intrigue ou déçoit, bouleverse ou irrite. Frédéric Roudier en Carlton, le barman, fascine ou agace, perturbe ou rassérène. Quant aux deux gangsters, ajoutés par le metteur en scène et interprétés par Thomas Trigeaud et Clovis Fouin Agoutin, ils apportent avec justesse et précision la présence humoristique de ceux qui, flingue en poche, font courir au poète le risque d’être buté.

Un amical merci à Bernard Cadoux, psychologue praticien auprès de Stanislas Rodanski pendant une partie de son long internement à Lyon. Il m’a fait découvrir le Rosaire des voluptés épineuses dont la publication aux éditions Plasma parut en 1983 dans la collection En dehors. Cruelle ironie pour un auteur qui passa la moitié de sa vie « en dedans ». 

Michel Dieuaide


le Rosaire des voluptés épineuses, de Stanislas Rodanski
Le texte est publié dans le volume Écrits aux Éditions Christian Bourgois

Mise en scène : Georges Lavaudant
Avec : Frédéric Borie (Lancelot), Elodie Buisson (la Dame du lac), Clovis Fouin Agoutin (Rodanski, Gangster n°2), Frédéric Roudier (Carlton), Thomas Trigeaud (Ganster n°1)
Décor et costumes : Jean-Pierre Vergier
Son : Jean-Louis Imbert
Lumière : Georges Lavaudant
Vidéo : Juliette Augy-Bonnaud
Maquillage : Sylvie Cailler
Coiffure, perruques : Jocelyne Milazzo
Coproduction : LG théâtre, le Printemps des Comédiens
Photo © Marie Clauzade

Les Célestins – Théâtre de Lyon • 4, rue Charles Dullin • 69002 Lyon
Billetterie : 04 72 77 40 00
Du 6 au 16 février 2019 à 20 h 30, sauf dimanche et lundi
Durée : 1 h 15
De 12 € à 23 €