« Le Tour d’écrou (The Turn of the Screw) », de Benjamin Britten, Opéra de Rennes

La tragédie
de l’innocence
et de la fausse candeur

Par Jean-François Picaut
Les Trois Coups

« le Tour d’écrou » © Laurent Guizard
« le Tour d’écrou » © Laurent Guizard

« The Turn of the Screw » de Benjamin Britten (1913-1976) est un opéra de chambre créé au Festival de Venise en 1954. Tiré de l’œuvre éponyme de Henry James (1898), il respecte scrupuleusement le contenu de cette nouvelle qui passe pour un fleuron de la littérature fantastique.

L’argument du Tour d’écrou (c’est la traduction française courante) est relativement simple. Une jeune gouvernante a été engagée, par leur oncle, pour veiller sur deux orphelins, Flora et Miles. Elle a pour mission de prendre en main l’éducation des enfants, sans pouvoir jamais en référer à l’oncle, qui tient à sa tranquillité. Mais, très vite, le comportement des enfants devient de plus en plus étrange…

La scène représente un salon bourgeois, un peu suranné, donnant sur un jardin puis sur la campagne, au-delà. La situation initiale nous est présentée par un prologue, accompagné d’un piano seul, sur un ton qui se voudrait presque léger. À son arrivée à Bly, la jeune femme est très bien accueillie, dans une vaste propriété isolée, par Miles et Flora ainsi que par Mrs Grose, la vieille intendante. Le texte fait entendre une sorte de bonheur naïf qui repose sur une bonne volonté commune. La musique semble à l’unisson, mais quelques accords plus sombres introduisent comme une discordance. Et, de fait, conformément à ce qu’enseignent les schémas structuralistes, l’orage ne tarde pas. C’est d’abord une lettre qui annonce que Miles est renvoyé de son école, car « il porte préjudice à ses camarades ». Puis, la gouvernante va être le témoin, incrédule avant d’être effrayé, de bien curieuses apparitions. Celle d’un homme, d’abord, dont Mrs Grose va nous apprendre qu’il n’est autre qu’un ancien serviteur, Peter Quint. Celui-ci entretenait une liaison avec la précédente gouvernante, Ms Jessel, qui apparaît, elle aussi. Les deux amants sont morts peu avant l’arrivée de la nouvelle gouvernante, dans des circonstances troublantes. Mais l’attirance suspecte et la mauvaise influence qu’ils semblaient exercer sur les enfants paraît n’avoir pas disparu…

Une construction dramatique et musicale implacable

Tout le charme de la nouvelle de James réside dans son ambiguïté : quels sont les sentiments de la gouvernante envers l’oncle et tuteur des enfants ? En quoi consiste la perversité des rapports passés et actuels de Quint et Jessel avec les enfants ? L’innocence des enfants n’est-elle qu’une apparence ? Britten a parfaitement respecté ce flou. Il a dû, en revanche, nécessité de la scène oblige, incarner en des personnages visibles Quint et Jessel, qui n’existent chez James que dans la voix de la narratrice. Le fantastique y perd un peu puisqu’on ne peut plus guère entretenir l’illusion qu’ils pourraient n’être que des visions hallucinatoires de la gouvernante. Cependant, Britten a su compenser, et au-delà, cette légère perte de substance par une construction dramatique et musicale véritablement implacable. La progression de la tension est continue dans les seize scènes qui constituent l’opéra et elle est soulignée par les variations sur un même thème qui nous conduisent jusqu’à l’accomplissement tragique final.

Dans le petit orchestre de solistes (13 instrumentistes), on notera la place importante prise par les vents, mais surtout par les percussions (Jean‑Pierre Peterman) et le rôle qui leur est attribué pour créer de la tension et du pathétique. L’alliance indissoluble de la musique et du texte est aussi soulignée par l’utilisation du piano comme un véritable personnage (II, vi). Cette scène constitue, en effet, une bonne illustration de l’ambivalence sciemment distillée par James et Britten : la prestation brillante de Miles ravit l’intendante et la gouvernante qui se détendent, mais cette distraction permet aussi l’évasion de Flora. L’admiration des deux femmes vient de sa façon de jouer et aussi de ce qu’il joue, qu’on peut qualifier de très classique, mais qui le devient beaucoup moins dès que leur attention est détournée. Cette scène fait pendant à la leçon (I, vi) où le bon élève Miles récite gentiment sa leçon de latin avant de la faire dévier vers une comptine absurde. Comptine qui débouche elle-même sur cette curieuse chanson de Malo (« je préfère ») coïncidant avec une apparition de Quint. Le procédé culmine sans doute dans la scène ii de l’acte II qui nous fait voir Flora et Miles « farcissant » un chant liturgique de paroles étonnantes, que la gouvernante qualifie « d’abominations ».

Dans une interprétation de très bonne tenue, sous la baguette du jeune chef américain Tito Muñoz, on signalera la belle prestation des musiciens de l’orchestre de Bretagne. On saluera la qualité des deux jeunes solistes de la maîtrise de Bretagne et de la maîtrise de Paris (Claire Sevestre et Antonin Rondepierre, le soir où nous y étions). Et s’il fallait à tout prix décerner une palme, elle irait à la jeune soprano Marie‑Adeline Henry-Delhoume (la Gouvernante), dont l’interprétation a été récompensée d’applaudissements nourris et de bravos enthousiastes. Il faut évidemment féliciter aussi l’Opéra de Rennes et son directeur, Alain Surrans, pour avoir programmé cette œuvre moderne, éloignée de la tradition du beau chant accompagné, mais qui nous propose une version de ce que peut être une musique totale sur scène quand un grand auteur et un grand compositeur se rencontrent. 

Jean-François Picaut


Le Tour d’écrou (The Turn of the Screw), de Benjamin Britten

Livret de Myfanwy Piper, d’après la nouvelle de Henry James (1954)

Opéra en un prologue et deux actes

Ouvrage chanté en anglais

Direction musicale : Tito Muñoz

Mise en scène et scénographie : Dominique Pitoiset

Collaboration à la mise en scène : Stephen Taylor

Avec : Paul Agnew (Prologue/Peter Quint), Marie‑Adeline Henry-Delhoume (the Governess), Hanna Schaer (Mrs Grose), Cécile Perrin (Ms Jessel) et les solistes de la maîtrise de Bretagne et de la maîtrise de Paris : Claire Sevestre (Flora), Antonin Rondepierre (Miles)

Costumes : Nathalie Prats Berling

Lumières : Christophe Pitoiset

Photo du spectacle : © Laurent Guizard

Orchestre de Bretagne

Production Opéra national de Bordeaux

Opéra de Rennes • place de l’Hôtel-de-Ville • B.P. 3126 • 35031 Rennes cedex

http://www.opera-rennes.fr/

Téléphone : 02 99 78 48 68

Les vendredi 3, mardi 7, jeudi 9 février 2012 à 20 heures, dimanche 5 février 2012 à 16 heures

Durée : 2 h 20 (plus entracte)

De 49 € à 10 €