« l’Échange », de Paul Claudel, au Théâtre national populaire à Villeurbanne

« L’Échange » de Paul Claudel – Mise en scène de Christian Schiaretti © Michel Cavalca « L’Échange » de Paul Claudel – Mise en scène de Christian Schiaretti © Michel Cavalca

L’art du quatuor

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

En montant « L’Échange » de Paul Claudel, Christian Schiaretti donne libre cours à un exercice qu’il aime et qui lui réussit : mettre en relief une langue poétique somptueuse, une structure classique épurée, concentrée sur un drame amoureux et social.

C’est parce qu’il aime la langue plus que tout que Christian Schiaretti a choisi cette pièce et ses interprètes, dont trois sont des compagnons de longue date : Francine Bergé, Marc Zinga et Robin Renucci – des comédiens chevronnés. Ils dominent à la perfection les subtilités du jeu comme les finesses de la poésie. Face à eux, la jeune Louise Chevillotte a une place à tenir, et le fait remarquablement.

La jeunesse de l’actrice, sa verdeur, soulignent son isolement face à trois monstres d’égoïsme et de perversité. Marthe, en effet, vient de quitter son village dans la campagne française. Elle suit son mari (le métis Louis Laine) aux États-Unis, par amour mais aussi par acceptation de son destin d’épouse chrétienne, n’imaginant pas d’autres désirs personnels. Lui est venu par goût, et même ivresse, de la liberté. Ils sont pauvres. Sur ce bout de terre, un autre couple, est formé par Thomas Pollock et Lechy – plus vieux, plus riche, désabusé et cynique. Thomas propose à Louis de l’argent en échange de Marthe. Louis est déjà tombé dans le lit de Lechy et celle-ci savoure l’humiliation d’une rivale plus jeune. On retrouve la cruauté des Liaisons dangereuses et la violence du désir, mais aussi les rapports de pouvoir de Quartett

« L’Échange » de Paul Claudel – Mise en scène de Christian Schiaretti © Michel Cavalca
« L’Échange » de Paul Claudel – Mise en scène de Christian Schiaretti © Michel Cavalca

La vie comme un jeu ?

Face à ceux qui jouissent de la vie comme d’un jeu, qui ne prennent en compte que le plaisir, Marthe est perdue d’avance, avec sa foi naïve, son amour inconditionnel, sa pureté et son intransigeance. Louis, qui ne vaut que comme objet sexuel, court lui aussi à sa perte.

La mise en scène de Christian Schiaretti cultive les contrastes. Elle creuse davantage la distance entre les deux couples. Elle renforce l’image de prédatrice que donne à la perfection Francine Bergé, en grande bourgeoise qui n’a qu’une seule idée : prendre. Cette dernière se vante de son métier d’actrice et savoure en spectatrice les derniers soubresauts d’une conscience à l’agonie. Quant à Robin Renucci, s’il semble parfois se laisser toucher par la simplicité de Marthe, il est avant tout un grand propriétaire élégant pour lequel rien n’est jamais sérieux.

La scénographie de Fanny Gamet isole les protagonistes dans un espace circonscrit par la lumière et le sable. Autour d’eux, la nuit permet la sortie de silhouettes qui s’évanouissent et des entrées précédées par la voix, dans une obscurité de tous les dangers. Dans ce pays, le soleil sculpte les ombres, orchestre les mouvements. Il faut saluer la grande efficacité de cette scénographie et sa beauté réduite à l’essentiel (une pluie de sable, de grandes taches de lumière rouge au sol, une nuit aux étoiles mouvantes…).

La violence des sentiments, déchirements et tentatives de Marthe pour exister trouve là un terrain idéal pour s’exprimer avec force. Comme les mots : ils nous parviennent avec limpidité et une puissance qui n’écrase pas la musicalité profonde de la langue claudélienne. 

Trina Mounier


L’Échange, de Paul Claudel (première version)

Mise en scène : Christian Schiaretti

Avec : Francine Bergé, Louise Chevillotte, Robin Renucci, Marc Zinga

Scénographie : Fanny Gamet 

Son : Laurent Dureux

Lumières : Julia Grand 

Costumes : Mathieu Trappler

Maquillage : Françoise Chaumayrac 

Conseil littéraire : Guillaume Carron

Assistante à la mise en scène : Marion Lévêque

Corps : Graham Fox

Voix : Emmanuel Robin 

Durée : 2 h 10

Photo © Michel Cavalca

Théâtre national populaire • 8 place Lazare Goujon • 69100 Villeurbanne

Du 6 au 22 décembre 2018, les mardis, mercredis, vendredis et samedis à 20 heures, le dimanche à 15 h 30, le jeudi à 19 h 30, relâche le lundi, puis en tournée

Réservations : 04 78 03 30 00

De 9 € à 25 €


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