Lectures sur un plateau, chronique nº 1, Théâtre Nouvelle Génération à Lyon

Poignants quotidiens

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

« Lectures sur un plateau », tel est le titre des trois journées dédiées aux écritures théâtrales pour l’enfance et la jeunesse conçues, organisées et financées par le Théâtre Nouvelle Génération, centre dramatique national à Lyon. Une nécessaire et courageuse entreprise confiée à onze auteurs, onze metteurs en scène et une pléiade de comédiens.

Dans un ouvrage publié en 2005 chez Lansman éditeur, à l’initiative de la Biennale du théâtre jeunes publics / Lyon, intitulé Pourquoi j’écris du théâtre pour les jeunes spectateurs, Jean‑Claude Lallias écrivait dans la préface en référence à l’œuvre du dramaturge Jean‑Claude Grumberg : « Ces choses qu’il a à dire aux enfants, avec le même humour et la même force que lorsqu’il s’adresse aux adultes, ce sont les peurs et les craintes de voir partout ressurgir “la bête immonde” des fanatismes, des fondamentalismes et des négations de l’Autre ». À l’époque, ce propos résonnait déjà dans les pièces d’auteurs confirmés, comme Bruno Castan, François Chanal, Éric Durnez ou Maurice Yendt.

Ces 8 et 9 avril 2015, j’ai assisté aux mises en voix des textes de Christophe Tostain (Par la voix !, éditions Espaces 34), d’Yves Lebeau (Du temps que les arbres parlaient, éditions Théâtrales), de Lot Vekemans (Truckstop, éditions Espaces 34), de Xavier Carrar (la Bande, Lansman éditeur), de Rob Evans (Simon la Gadouille, L’Arche éditeur) et de Jennifer Haley (Quartier 3, destruction totale, éditions Espaces 34). Autant d’écritures théâtrales susceptibles de s’adresser aux enfants ou aux adolescents.

Chacun sait que lire, c’est bien sûr déchiffrer, mais aussi interpréter, choisir. Il en va de même quand on écoute une lecture à voix haute. De mon parcours d’auditeur, j’ai surtout retenu les ouvrages de Lot Vekemans et Xavier Carrar, tous deux porteurs d’une histoire, d’un contenu, d’un point de vue, de situations dramatiques et de personnages. Le tout accompagné d’un sentiment de renouveau de l’écriture théâtrale manifestant une voix personnelle, une thématique forte et des caractéristiques stylistiques inventives. Loin des clichés narratifs, des arrangements consensuels avec la morale dominante, du manichéisme rassurant, de la poésie convenue. Deux textes donc qui donnent l’assurance de pouvoir faire naître un théâtre débarrassé, entre autres, de la pesanteur exclusive du monologue ou du sitcom déguisé. Débarrassé aussi de la sensation qui fait de vous le récepteur paresseux d’un livre que vous n’aurez pas à lire, mais qui vous emplit d’émotions puissantes.

Truckstop donne à entendre les voix de trois personnages : une mère tenancière d’un bar routier, sa fille, fragile, qui travaille avec elle, et un jeune camionneur paumé qui voudrait, comme les deux femmes, échapper aux limites médiocres de sa vie. Les difficultés matérielles, les refoulements amoureux, les rêves irréalisés étouffent les protagonistes. Violences, ruses, sursauts d’affection secouent les rapports humains. Très rapidement, le trio s’exprime à titre posthume. Annonce de la tragédie finale. La temporalité explose. Un poignant aller-retour de dialogues et monologues s’installe alors, conjuguant subtilement les espaces réels ou mentaux de personnages que le spectateur sait morts et vivants à la fois. Les mots de Lot Wekemans sont précis, dynamiques, sans concession démagogique à une langue faussement populaire. L’auteur possède l’art de faire vibrer les mots sans pathos et de maintenir intelligemment le suspense des causes d’une triple mort pourtant explicitement annoncée. Truckstop est un cadeau poignant pour les comédiens et les metteurs en scène qu’on lui souhaite. Mais aussi pour les adolescents et les adultes qui le liront ou le verront représenté.

La Bande met en jeu une sordide histoire à faire baver d’émotion les amateurs de faits-divers. Trois jeunes adultes à la dérive, une mère désemparée et un interrogateur obstiné sont les acteurs d’une odyssée mortelle. Théâtre factuel, théâtre documentaire, le texte décrit cliniquement comment un jeune obèse quelque peu suicidaire paye de sa vie sa rencontre avec un chef de bande pervers et mythomane et une jeune femme immature. Thématique violente du bouc émissaire. Avec ce matériau terrible qui ressemble au contenu d’une main courante de commissariat, Xavier Carrar s’élève au-dessus d’une narration au premier degré. Quoique sa pièce soit sans issue, il réussit à toucher et à interroger. Implacable anesthésie du cœur, son écriture chirurgicale, entre faux-semblants et retours en arrière, renvoie l’auditeur à sa fascination trouble pour l’horreur et à sa lâcheté face aux tragédies du quotidien. Les derniers mots prononcés par Lilas, prénom masquant la plante vénéneuse qu’elle est, après le meurtre de Tom l’obèse, laissent en état de sidération : « On s’excuse. On a fait les cons. ».

Il faut saluer pour leur travail de mise en voix Arnaud Meunier, metteur en scène et Manon Rafaelli, Claire Aveline, Maurin Olles, les comédiens de Truckstop, Richard Brunel, metteur en scène et Maxime Ubaud, Jeanne Faucher, Mathieu Perotto, Valérie Laroque, et Christian Scelles, les comédiens de la Bande.

Mais également, même si les textes d’Yves Lebeau et de Rob Evans m’ont moins intéressé, le fin travail de lecture de Judith Levasseur et Elsa Innocent sous la direction de Nadine Demange et l’interprétation virtuose de Magali Bonnat guidée par Marc Lesage.

À souligner aussi, l’impeccable conduite de ce projet « Lectures sur un plateau » par l’équipe du Théâtre Nouvelle Génération.

À regretter toutefois que cette manifestation inscrite dans le cadre de La Belle Saison pour les jeunes publics, parrainée par le ministère de la Culture, n’ait fait l’objet de moyens financiers spécifiques. Réduite à une opération de communication, elle s’est contentée de s’appuyer sur le soutien pusillanime d’une association de diffuseurs complaisante portant le nom de Scène d’enfance(s) et d’ailleurs. Dommage ! 

Michel Dieuaide


Lectures sur un plateau

Théâtre Nouvelle Génération • 23, rue de Bourgogne • 69009 Lyon

www.tng-lyon.fr

Tél. 04 72 53 15 15

Entrée libre sur réservation téléphonique

Du 8 au 10 avril 2015

Initiatrice du projet : Anne Robin (T.N.G.-C.D.N.)

Jury de sélection des textes : Catherine Allioud-Nicolas (présidente)