« les Bas‑Fonds », de Maxime Gorki, Théâtre national de Bretagne à Rennes

« les Bas-Fonds » © Brigitte Enguérand

Au fond de la noirceur : le bruit et la fureur

Par Jean‑François Picaut
Les Trois Coups

Éric Lacascade poursuit son compagnonnage avec Gorki pour une autre pièce. Fidèle à sa méthode, il s’appuie sur une traduction moderne, celle d’André Markowicz, et n’hésite pas à faire entrer l’actualité dans son travail. Une nouvelle réussite.

Les Bas-Fonds de Gorki porte la trace des circonstances dans lesquelles la pièce a été écrite et jouée. Nous sommes en 1902 et, de cette Russie prérévolutionnaire, l’auteur nous montre les marges. Ce ne sont pas moins de quinze personnages échoués dans une sorte d’asile pour miséreux qui sont mis en scène.

Un critique, au début du xxe siècle, y remarquait l’absence d’un fil dramatique consistant. Il parlait de « tableau de mœurs populaires » et de « roman en dialogue ». Ce n’était pas si mal vu. À défaut d’action, la plupart du temps ce sont les conversations qui font progresser l’œuvre. Gorki a écrit un texte noir relevé par l’humour caustique. Éric Lacascade y ajoute un soupçon de poésie surréaliste.

Délire d’ivrognes

Un tourbillon de personnages hauts en couleur envahit peu à peu une scène élargie aux dimensions du plateau. De chaque côté s’élèvent des murs noirs qui figurent la tôle ondulée. Le fond est constitué de ce qu’on croit être une énorme bâche en plastique noir et brillant. On s’apercevra que ce mur est semi-transparent et dissimule provisoirement un immense dortoir à l’aspect désolé où les vêtements suspendus des occupants évoquent des pendus. À l’avant-scène, un comptoir de bar, des tables blanches, chacune flanquée d’une chaise noire font penser à une cantine pauvre ou à la salle d’accueil d’un foyer.

Le lieu est géré par le propriétaire Kostylev et sa femme Vassilissa. Ces tenanciers‑là, vrais marchands de sommeil, exploiteurs de la misère, n’ont rien à envier à nos Thénardier, d’autant qu’ils ont aussi leur souffre-douleur en la personne de Natacha, la jeune sœur de Vassilissa.

Ce trio, avec Pepel, le fils du voleur, est au cœur de l’action dramatique qui va précipiter le dénouement des Bas-Fonds. Vassilissa entretient une liaison avec Pepel, mais celui-ci en est lassé, il est tombé amoureux de Natacha. L’aînée propose un marché à son amant : il la débarrasse de Kostylev et elle le laisse partir avec sa sœur, et même lui donne une forte somme d’argent. Pepel refuse ce marché indigne, mais le destin en décide autrement. Il ne pourra cependant pas s’en aller avec son aimée, car elle découvre l’existence du plan partagé par sa sœur. Horrifiée parce qu’elle croit que Pepel l’a accepté, elle le repousse.

« les Bas-Fonds » © Brigitte Enguérand
« les Bas-Fonds » © Brigitte Enguérand

Dans cette petite cour des Miracles a échoué Klevtch, un serrurier, le seul qui s’obstine à travailler. Cet homme n’en bat pas moins sa femme, Anna, qu’il laisse mourir de tuberculose. Ils côtoient le Baron qui ne sait plus très bien comment il est allé de déchéance en déchéance ; Aliochka, le jeune musicien ; l’Acteur qui ressasse une hypothétique gloire passée, mais dont l’alcool a quasiment détruit la mémoire ; Anastasia (Nastia), la lectrice de romans d’amour qui aime les Français ; Satine l’assassin ; et un ancien cordonnier… Venu de l’extérieur, on rencontre le policier véreux.

Tous ces gens parlent, se disputent, crient, se font des méchancetés, se battent et boivent dès qu’ils ont trois sous. L’avant-dernière scène, d’une violence inouïe, repose sur une orgie de bière et un délire d’ivrogne. Elle suit la mort de Kostylev et le départ du vieux Louka. C’est un homme qui prêche la tolérance, l’amour et la charité. C’est dire si son arrivée, quelques scènes plus tôt, fait une forte impression dans ce microcosme. Il réussira à redonner de l’optimisme à certains tandis que d’autres s’enfonceront dans un désespoir plus noir.

Sans avoir peur de l’anachronisme, on parle d’expulser en avion des immigrés : Éric Lacascade fait entrer dans le texte de Gorki nos préoccupations. Quelle valeur accorder au travail ? Quelle place pour les émigrés dans notre société ? Ne pas travailler, est‑ce de l’assistanat ? Quelle dignité pour les déclassés ? Dignité et morale sont‑elles compatibles avec la pauvreté ? Etc.

Cette œuvre âpre et forte comme l’alcool qui y coule à flots, Éric Lacascade la fait servir par des comédiens chevronnés, ses compagnons habituels. Alain d’Haeyer donne une profondeur surprenante à Louka, sorte de Christ égaré dans les bas-fonds, ange de douceur et professeur de vie dans la noirceur ambiante. Murielle Colvez sait rendre séduisante et inquiétante la redoutable Vassilissa. Jérôme Bidaux est l’Acteur caméléon, tombé au fond du trou, mais qui retrouve dans le désastre de sa mémoire des bribes de Rimbaud… À côté de ces anciens, de jeunes comédiens formés à l’École du T.N.B. (dirigée jusqu’à cette année par Lacascade) ne déméritent pas. Laure Cathelin est une Natacha poignante et Alexandre Alberts en flic loubard, faussement patelin mais cynique et cruel, est un Medvedev inquiétant (quand les Bas‑Fonds quitteront Rennes, son rôle sera repris par Lacascade).

Le metteur en scène revendique un « théâtre de troupe », et fait la démonstration de la pertinence d’un tel outil. C’est sans doute ce qui donne sa force à son travail. Le public rennais a ovationné cette pièce dont c’est la création. Une œuvre noire où tonnent le bruit et la fureur. 

Jean‑François Picaut


les Bas-Fonds, de Maxime Gorki

D’après la traduction d’André Markowicz

Adaptation et mise en scène : Éric Lacascade

Avec : Pénélope Avril, Leslie Bernard, Jérôme Bidaux, Mohamed Bouadla, Laure Catherin, Arnaud Chéron, Arnaud Churin, Murielle Colve, Christophe Grégoire, Alain d’Haeyer, Stéphane E. Jais, Alexandre Alberts, Christelle Legroux, Georges Slowick, Gaëtan Vettier

Collaboration artistique : Arnaud Churin

Scénographie : Emmanuel Clolus

Lumières : Stéphane Babi Aubert

Son : Marc Bretonnière

Assistanat à la mise en scène : Vanessa Bonnet

Production déléguée : Théâtre national de Bretagne/Rennes, Coproduction : Cie Lacascade ; les Gémeaux, scène nationale de Sceaux ; Théâtre de la Ville/Paris ; M.C.2 à Grenoble ; le Grand T à Nantes

Éric Lacascade est artiste associé au Théâtre national de Bretagne à Rennes

Photo : © Brigitte Enguérand

Théâtre national de Bretagne • salle Vilar • 1, rue Saint‑Hélier • 35000 Rennes

Réservations : 02 99 31 12 31

www.t-n-b.fr

Du jeudi 2 au samedi 11 mars 2017 à 20 heures

Durée : 2 h 30

26,5 € | 17 € | 13 € | 11 €