« les Bonnes », de Jean Genet, l’Étoile du Nord à Paris

« les Bonnes » © Éric Heinrich

La floraison funèbre des « Bonnes »

Par Fabrice Chêne
Les Trois Coups

Si les hommages ont été nombreux pour commémorer, en 2010, le centenaire de Jean Genet, trop peu de compagnies ont relevé le défi de mettre en scène une œuvre majeure. L’injustice est réparée, et de belle manière, par Guillaume Clayssen qui propose une relecture percutante et originale des « Bonnes ». Le spectacle, créé à la Comédie de l’Est à Colmar, se joue jusqu’au 16 avril 2011 à l’Étoile du Nord à Paris.

Première pièce de Genet, les Bonnes (1947) est aussi la plus célèbre. Même si l’auteur n’a jamais voulu le reconnaître, l’intrigue s’inspire d’un fait-divers des années trente : le meurtre perpétré par les sœurs Papin, femmes de chambre de leur état, contre leur maîtresse. La même histoire servira plus tard de canevas au film de Claude Chabrol la Cérémonie. Genet, bien sûr, réinvente complètement les deux héroïnes : Solange, l’aînée, et Claire, la cadette. De même qu’il imagine le rituel sadique et fantasmatique auquel elles s’adonnent, dans lequel elles jouent à tuer Madame, pour venger la honte de leur condition.

C’est ce rite macabre qui ouvre de façon saisissante la pièce. Au début, les personnages échangent les rôles : Claire est déguisée en Madame, et Solange joue sa sœur. Les pièces de Genet ont toujours pour cadre un lieu unique, et un lieu clos, en l’occurrence la chambre de Madame, dans laquelle les bonnes s’enferment pour se livrer à leur cérémonie funèbre. Cette chambre, Guillaume Clayssen a voulu y enfermer aussi le spectateur, puisque l’espace du plateau de l’Étoile du Nord a été réduit, et que des tentures se prolongeant dans la salle englobent le public. Le but est atteint : nous faire partager l’intimité des deux femmes, nous confronter à l’étrangeté radicale de leurs agissements.

Les exclues de la séduction

Le metteur en scène choisit également, à juste titre, d’accentuer la théâtralité du jeu de ces bonnes. Avec Genet, on est toujours dans l’excès, un excès revendiqué. Anne Le Guernec (Claire) et Flore Lefebvre des Noëttes (Solange) assument leurs rôles avec conviction. Leurs deux personnages s’évertuent à subvertir l’intérieur bourgeois, enfilent les robes de Madame (joli travail de Bruno Fatalot sur les costumes), arpentent le plateau, s’invectivent… Lorsque leur jeu cesse, les domestiques revêtent leur robe de tous les jours, une robe sans couleur d’aspect monacal. Les accessoires contribuent à accentuer la symétrie : chacune est bien la « mauvaise odeur » de l’autre, et elles sont vouées à « s’aimer dans le dégoût ».

« Fanées, mais avec élégance » écrit encore Genet à propos de ses bonnes dans l’avant-propos du texte. La métaphore florale, motif constant dans l’œuvre de Genet, est partout dans la pièce. Guillaume Clayssen la souligne en jonchant le plateau de pétales, et en citant un poème de Ronsard dès l’entrée. La floraison de la rose est éphémère, et ces bonnes qui vieillissent seules sont avant tout des exclues de la séduction. Tel est en tout cas le regard que le metteur en scène, cruellement en phase avec notre époque, porte sur les deux personnages. C’est aussi ce que semble nous dire la statue dorée, grotesque personnification de la féminité, qui écrase le plateau de toute sa hauteur.

« Madame est belle »

Une telle lecture de l’œuvre a conduit au choix d’une comédienne plus jeune pour tenir le rôle de Madame. À la différence de ses bonnes, en effet, « Madame est belle », et vénérée comme une icône par ses domestiques. Ce corps si humiliant pour elles, un écran vidéo nous l’a montré dès le début de la pièce dans toute sa nudité. L’entrée d’Aurélia Arto, telle une apparition, apporte incontestablement une nouvelle dimension au spectacle. La comédienne prête au personnage sa légèreté et sa grâce naturelles, incarnant une Madame aussi gaie et insouciante que… féminine. Son dialogue avec Flore Lefebvre des Noëttes (au prénom prédestiné) est un des meilleurs moments de la pièce.

Du fait de ces choix, les rapports de domination entre les deux bonnes passent un peu au second plan – les scènes s’y rapportant sont d’ailleurs traitées plutôt sur le mode de la dérision. Idem pour l’intrigue (la lettre anonyme qui a dénoncé Monsieur, envoyée par Claire). Priorité à la scénographie, et à une imagerie qui emprunte aussi bien à l’arte povera qu’au dix-huitième siècle (Madame en Marie-Antoinette), voire au burlesque. L’inquiétante et baroque vision finale confirme que Guillaume Clayssen a su moderniser la pièce tout en conservant son parfum sulfureux. 

Fabrice Chêne


les Bonnes, de Jean Genet

Texte disponible dans la collection « Folio », de Gallimard

Compagnie des Attentifs

Mise en scène : Guillaume Clayssen

Avec : Aurélia Arto, Flore Lefebvre des Noëttes, Anne Le Guernec

Scénographie et costumes : Delphine Brouard

Lumière et vidéo : Éric Heinrich

Son : Grégoire Harrer

Maquillage et coiffure : Isabelle Vernus

Réalisation costumes : Bruno Fatalot

Armatures costumes : Valia Sauz

Photo : © Éric Heinrich

L’Étoile du Nord • 16, rue Georgette-Agutte • 75018 Paris

Métro : Guy-Môquet ou Porte-de-Saint-Ouen

Réservations : 01 42 26 47 47

www.etoiledunord-theatre.com

Du 30 mars au 16 avril 2011, du mardi au vendredi à 20 h 30, jeudi à 19 h 30, samedi à 16 heures et 19 h 30

Durée : 1 h 25

14 € | 10 € | 8 €

Autour du spectacle :

  • Jeudi 31 mars, 7 et 14 avril 2011 : rencontre avec l’équipe artistique, à l’issue de la représentation
  • Samedi 9 avril 2011 à 16 heures : lecture et rencontre avec Guillaume Clayssen, metteur en scène, à la bibliothèque Flandre, 41, avenue de Flandre, 75019 Paris. Entrée libre