« les Sidérées », d’Antonin Fadinard, Théâtre national de Bretagne à Rennes

les Sidérées © Christian Berthelot

« De lourds contentieux hérités de l’enfance »

Par Jean‑François Picaut
Les Trois Coups

Pour le premier jour de sa vingtième édition, le festival Mettre en scène 2016 accueille une pièce d’Antonin Fadinard, mise en scène par Lena Paugam, « les Sidérées ». Cette création s’inscrit dans un parcours initié par Lena Paugam en 2012.

Les Sidérées constituent le premier volet d’un diptyque intitulé Au point mort d’un désir brûlant. Il sera complété par les Cœurs tétaniques de Sigrid Carré‑Lecoindre. Les deux œuvres ont été commandées par la metteuse en scène. L’ensemble explore ce que Lena Paugam définit comme « l’état de la suspension (ou de la sidération) du désir » qui l’intéresse « en ce qu’il [lui] parle d’un certain renoncement contemporain à l’existence engagée, et à l’action, au sens politique du terme ». Les deux commandes invitaient à partir d’une lecture des Trois Sœurs de Tchekov.

Ici, les trois sœurs s’appellent Chloé (Hélène Rencurel), Eileen (Fanny Sintès) et Joyce (Leslie Bouchet). Elles se retrouvent sur la côte bretonne de leur enfance pour décider ce que deviendra une maison qui leur appartient depuis la mort de leur frère, Andrew (on s’interroge un peu sur tous ces noms anglais !). Elles vont y revoir Théodore Koëllig (Sébastien Depommier), amoureux d’Eileen depuis l’enfance, Basile dit Jo (Pierre Giafferi), journaliste raté, poète à ses heures, clochard alcoolique, et Alexandre Verchin (Antonin Fadinard lui-même), promoteur immobilier.

La scène représente une modeste maison menaçant ruine et à demi enfouie sous le sable sur une plage en bordure de falaise. Conformément à la règle classique, l’action se déroule dans ce lieu unique. Commencée avant le lever du soleil, elle s’achève après son coucher.

Dans le clair-obscur du jour naissant

Les Sidérées débutent par un prologue de toute beauté. Dans le clair-obscur du jour naissant, qui les voile plus qu’il ne les dévoile, les trois sœurs s’avancent nues et occupent chacune un espace propre. Sur un fond de ressac et de mer qui gronde, chacune monologue, à tour de rôle. La pièce n’a pas encore commencé, et c’est sans artifice que chacune livre son être profond. « Si l’on pouvait savoir », dit l’une. « Il faut vivre », déclare l’autre. Et la dernière « Je travaillerai ici ». Ainsi, nous est révélé, avant l’action, la particularité de chacune. Nous ne distinguons pas leurs traits, mais le timbre de leur voix, sa hauteur, caractérisent chaque personne. Dans ce passage, la langue de l’auteur est très poétique et ses métaphores s’appuient sur la nature. Les vingt scènes qui vont suivre s’enchaînent rapidement et confrontent les six personnages dans des configurations variées.

Dès les premiers contacts, il est clair que les sœurs traînent derrière elles de lourds contentieux reçus en partage de l’enfance et qu’elles ne s’entendront jamais sur l’usage de la maison héritée ni sur l’interprétation de leur passé. « L’institutrice » (Chloé), « la grande gueule » (Eileen) et « la poupée » (Joyce), comme les surnomme Jo, qu’elles découvrent en squatteur de la maison, ont des projets de vie irréconciliables et chacune met autant de soin à ruiner celui de ses sœurs qu’à essayer de vivre le sien. Les hommes ne valent guère mieux car si chacun poursuit son rêve d’amour, de révolution ou de bâtisseur, aucun n’est capable de le traduire dans la réalité. Hommes et femmes sont bien dans cet « état de sidération » évoqué par Lena Paugam, leurs désirs sont englués dans leurs contradictions et leur incapacité à rencontrer l’autre.

Antonin Fadinard associe plusieurs registres de langue et ce qui fait le charme du texte en fait parfois la faiblesse aussi. Le discours logomachique qu’il prête à certains moments à Théodore n’est guère vraisemblable chez celui qu’on nous a présenté comme un pêcheur un peu fruste quoique proche de la nature. Quelques formules sentent un peu trop leur mot d’auteur comme « Un peu d’injustice pour faire surgir de la beauté, c’est ce qui nous distingue des vaches et des robots » ou « Je sors comme un cocu qui s’est trompé de tragédie ».

Ce texte foisonnant est mis en scène avec beaucoup d’intelligence et de sensibilité par Lena Paugam. Il est servi par des comédiens remarquables qui savent rendre avec finesse les diverses facettes de leurs personnages. Un peu arbitrairement, il faut l’avouer, je voudrais distinguer Antonin Fadinard, aussi convaincant en dirigeant immobilier, vendeur de rêve et persuadé d’être un apôtre du progrès, que touchant en amoureux éconduit ou en victime du système qu’il promouvait. Hélène Rencurel interprète avec beaucoup de subtilité la sœur aînée un peu coincée. Et elle est émouvante quand, ayant brisé le carcan de sa personnalité rigide, en manque d’amour, elle se livre, poitrine nue, à Basile‑Jo avant de réaliser sur le champ qu’elle n’étreint que du vent et qu’elle s’est leurrée.

Avec le Pontivyen Antonin Fadinard et Lena Paugam, la jeune scène française possède des atouts dont la carrière est à suivre de près. 

Jean-François Picaut


les Sidérées, d’Antonin Fadinard

Le texte a été publié par les éditions Théâtrales

Mise en scène : Léna Paugam

Avec : Leslie Bouchet (Joyce), Sébastien Depommier (Théodore Koëllig), Antonin Fadinard (Alexandre Verchin), Pierre Giafferi (Basile dit Jo), Helène Rencurel (Chloé) et Fanny Sintès (Eileen)

Scénographie : Benjamin Gabrié

Son : Vassili Bertrand

Lumière : Jennifer Montesantos

Avec la participation de Nathan Gabily pour la composition musicale

Production déléguée : Théâtre national de Bretagne à Rennes

Coproduction : Cie Lynceus-Théâtre ; la Passerelle, à Saint-Brieuc ; le Théâtre de Lorient. Avec la participation artistique du Jeune Théâtre national

Photo : © Christian Berthelot

Théâtre national de Bretagne • salle Serreau • 1, rue Saint‑Hélier • 35000 Rennes

Réservations : 02 99 31 12 31

www.t-n-b.fr

Du mercredi 2 au samedi 5 novembre 2016 à 20 heures

Durée : 1 h 50

20 € | 13 € | 11 €

Reprise du 20 au 24 janvier 2017

Théâtre de Gennevilliers • 41, avenue des Grésillons • 92230 Gennevilliers

Réservations : 01 41 32 26 26

billetterie@tgcdn.com

www.theatre2gennevilliers.com