« Les Trois Coups » signalent les parutions récentes consacrées au théâtre à ne pas manquer [14]

Obaldia, Grasset

Bulletin n°14 : en librairie…

Par Rodolphe Fouano

Les Trois Coups

Monographies, biographies, essais, mémoires, rééditions de classiques…

Obaldia, GrassetPerles de vie,
de René de Obaldia

Grasset, 2017

77 p. / 12 €

Obaldia : 100 ans déjà !

Né le 22 octobre 1918, René de Obaldia entrera le mois prochain dans sa centième année. Auteur du roman Le Centenaire à l’âge de trente ans (Plon, 1959), il est vrai qu’il avait pris de l’avance. Le voilà rattrapé et la boucle (bientôt) bouclée.

Élu à l’Académie française en 1999 au fauteuil de Julien Green, il est depuis quelques années déjà le doyen de cette illustre institution à laquelle il est fort attaché. Au-delà d’une compagnie d’écrivains, d’artistes, de philosophes et de savants, il y a trouvé une seconde « famille », comme il le dit lui-même.

Son œuvre, riche de « récits-éclairs », « impromptus à loisir », « romans », « pièces » et autres « poèmes pour enfants et quelques adultes » (sic), est principalement publiée chez Grasset. Elle regorge de pépites et fait de lui l’un des auteurs majeurs de la littérature française du XXe siècle. Mais si ses poèmes sont récités dans les écoles et ses impromptus joués régulièrement par des compagnies de théâtre amateurs, la profession le néglige depuis quelques années, au point que beaucoup le croient mort depuis longtemps, ce qui l’a parfois amusé au point de s’excuser d’être vivant ! 

Un auteur trop rarement monté

Servi jadis par les meilleurs interprètes (Françoise Seigner, Ludmila Mikael, Michel Bouquet, Michel Simon, Jean Rochefort, Roland Bertin et tant d’autres), traduit dans plus de vingt langues, son théâtre est aujourd’hui trop rarement monté. Depuis Jacques Rosny (créateur de Monsieur Klebs et Rozalie, en 1975, avec Michel Bouquet, et des Bons Bourgeois en 1980, avec Fanny Ardant), il est à regretter que les metteurs en scène actuels ne s’intéressent pas davantage à ses textes. Rares exceptions : Stéphanie Tesson (avec Au Bal d’Obaldia) et Thomas Le Douarec (L’Amour à trois, Les Bons Bourgeois, etc.).

Rappelons quand même l’initiative de Bernard Murat de remonter Du Vent dans les branches de sassafras en 2016, avec François Berléand dans le rôle de l’inénarrable John-Emery Rockefeller, tenu par Michel Simon lors de la création. Réalisée pour la télévision, la captation du spectacle fut malheureusement peu convaincante.

Comment la Comédie-Française, l’Odéon ou la Colline – pour ne citer que trois des théâtres nationaux – peuvent-ils faillir à leur mission en ne le programmant pas ? Voilà un mystère qui nous plonge dans la nostalgie du temps où Genousie était créé au T.N.P. (direction Jean Vilar) par Roger Mollien (1960) et Le Général inconnu repris à la Comédie-Française, dans une mise en scène de Jacques Rosner (1971).

Le mystère n’est d’ailleurs que relatif. Le monde poétique d’Obaldia, teinté d’« humour en désespoir de cause » (la formule est de lui) pour dépasser le « sentiment tragique de l’existence », s’apparente à une espèce de dadaïsme romantique. Il est ainsi bien trop subtil pour que les metteurs en scène d’aujourd’hui le montent. L’ont-ils seulement lu ? On en doute, trop occupés qu’ils sont, souvent, à bricoler une « écriture de plateau », comme ils disent, plutôt qu’à servir d’authentiques poètes. Ô tempora, ô mores !

Ainsi Obaldia n’occupe-t-il pas / plus sur nos scènes la place qui aurait dû lui revenir. C’est injuste, mais c’est surtout dommage, d’abord pour le public. L’homme, fort discret au demeurant, est aussi spirituel que délicieux. Et à cent ans bientôt, il n’a rien perdu de son esprit ni de sa lucidité. Il est seulement hors circuit.

La mort chez Obaldia

C’est un thème familier dans son œuvre. Son impromptu, le Défunt, est travaillé dans tous les cours d’art dramatique. Aussi le qualifie-t-il plaisamment d’« increvable » ! C’est un classique. Une problématique proche se retrouve dans Grasse matinée. L’intrigue est située dans un cimetière où dialoguent deux femmes-squelettes, voisines de cercueil… Artémise invite à « prendre la mort du bon côté »…

Obaldia a poussé plus loin encore l’humour noir dans Exobiographie en imaginant « différentes morts de Monsieur le Comte » pour essayer de deviner comment « la Dame à la Faulx » viendra à sa rencontre… Sagement, il la considère inscrite dans un « cycle naturel », « inévitable », mettant fin au « pathétique de la vie », mais sans rien de « tragique ».

Après Calderón, il confirme que « la vie est un songe »… Il aime volontiers citer ce trait de Cocteau : « La mort ? Mais j’y suis habitué ! J’étais mort si longtemps avant de naître. ». Et puis aussi cette boutade de Jean Paulhan : « La mort ? Pourvu que j’arrive jusque-là ! » Au-delà de ces mots d’esprit, demeure bien sûr le mystère de « l’après » et la crainte de souffrances avant l’ultime passage. Sans doute y-a-t-il donc dans ces parades spirituelles une forme d’exutoire, même si l’auteur s’en défend, sans doute par pudeur.

Son dernier livre : Perles de vie

Mais la curiosité, le sentiment de l’ « incongruité de l’existence » semblent chez lui l’emporter sur le reste, angoisse comprise. S’il a cessé d’écrire depuis plusieurs années, Obaldia a cependant accepté, sur l’insistance de son éditeur, de publier peu avant l’été un petit livre comme on fait un dernier tour de piste, annonçant sans détour à ses « chers lecteurs » : « Je vais bientôt me quitter. » Comment dire les choses plus élégamment ? Comment mieux éviter le pathos ?

Et de proposer une sélection de citations « engrangées tout au long de [son] existence » : une centaine de « perles de vie », retrouvées dans des cahiers de travail, qui composent un collier ayant valeur de « précis de sagesse portative ». Parce qu’elles l’ont inspiré, parce qu’elles pourraient en guider d’autres. Gérard de Nerval y figure en bonne place évidemment :« Je voyage pour vérifier mes songes » ; tout comme Kafka : « J’ai peu de choses en commun avec moi-même » ; et aussi Coleridge : « Je me suis fait à l’idée que je n’étais qu’une simple apparition ». Ou l’art de faire son autoportrait en composant un florilège…

On l’a compris, Obaldia est de cette pâte-là. Un poète plein de grâce et de subtilité, de curiosité et de délicatesse, bouleversé de voir que le monde « ne s’améliore pas » (comme il est dit à l’incipit de Monsieur Klebs et Rozalie), et sans doute le premier surpris de jouer à ce point ce qu’il appelle « les prolongations », surtout depuis la disparition de son épouse, Diane.

Présentation de l’ouvrage par l’éditeur ici.

Son Théâtre complet est disponible en un volume chez Grasset.

L’on ne saurait trop recommander la lecture d’Exobiographie, ne fût-ce que pour les pages titrées « le Malaise de Monsieur Paul », où Obaldia met la composition de « Chanson d’automne » de Verlaine en perspective avec le débarquement allié de 1944. Un chef-d’œuvre. Sans doute ce qu’Obaldia a écrit de plus fort.

À retrouver sur les Trois Coups :

« Je me suis excusé d’être vivant », par Rodolphe Fouano