« Les Trois Coups » signalent les parutions récentes consacrées au théâtre à ne pas manquer [6]

Bulletin no 6 : en librairie…

Par Rodolphe Fouano
Les Trois Coups

Monographies, biographies, mémoires, rééditions de classiques…

Beaumarchais, de Christian Wasselin

Gallimard, « Folio biographie », 2015

Né Pierre-Augustin Caron (1732-1799), Beaumarchais est passé à la postérité pour avoir écrit le Barbier de Séville (1775) et surtout le Mariage de Figaro (1784).

La biographie inédite du musicologue et journaliste Christian Wasselin se lit comme un roman, et montre que la vie de Beaumarchais dépasse largement le théâtre, occupation qu’il considérait lui-même modestement comme un « délassement honnête », au même titre que la belle musique ou les femmes. Car, s’il est horloger de formation, la musique est bien sa passion : maître de musique de « Mesdames », filles de Louis XV, en 1759 (il leur apprend la harpe), Beaumarchais a composé lui-même la musique de ses pièces, jusqu’à la Mère coupable (1792). Un bourgeois devenu gentilhomme…

Un homme qui tient l’amour comme « le commerce des plus doux plaisirs », qui se fait construire une « folie » avec jardin en face de la Bastille, et qui fut marié trois fois (le domaine de « bos Marchais », qu’il ajoute à son nom, appartenait à sa seconde épouse), ne peut pas être foncièrement mauvais. Il est tout au plus changeant et romanesque. En tout cas, il s’impose comme un esprit libre.

Aussi suit-on Beaumarchais, homme d’action, à travers ses aventures, tantôt « héros en cavale » traversant l’Europe en émissaire secret des rois, tantôt aventurier affairiste et séducteur, « flibustier des lettres et de l’amour ».

Victime d’une tentative d’assassinat rocambolesque en Allemagne, en 1774, avec le chevalier d’Éon l’année suivante à Londres, libraire déiste éditeur de Voltaire dans les années 80, élu député en 1789, échappant miraculeusement aux massacres de Septembre, en 1792, Beaumarchais meurt finalement dans son lit, en 1799, avant d’être enterré dans son jardin !

Une plongée dans les abîmes ravissants du xviiie siècle, avec repères chronologiques, références bibliographiques et notes.

Passionnant !

350 pages, 9 €

http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Folio/Folio-biographies/Beaumarchais

Jean Cocteau et le théâtre

Sous la direction de David Gullentops, université de Bruxelles

Cahiers Jean Cocteau 13, éditions Non-Lieu, 2015

Mondain, opiomane, homosexuel, Jean Cocteau (1889-1963) est un poète multiforme, à la fois auteur dramatique, comédien, dessinateur, romancier, metteur en scène, directeur de théâtre, réalisateur de cinéma, bref touche-à-tout génial.

La livraison de ces Cahiers, entièrement consacrée au théâtre, s’ouvre sur la correspondance croisée entre l’écrivain et la princesse Nathalie Paley, fille du grand-duc de Russie, nièce d’Alexandre III, avec laquelle le poète entretint une sulfureuse passion, sur le modèle de Tristan et Yseult. Cet épisode amoureux a inspiré la Machine infernale, les Chevaliers de la Table ronde et le film l’Éternel retour. Cocteau écrit à sa muse : « Je t’adore. C’est une force invincible. Si tu m’aimes – autre force invincible – c’est inutile et ridicule de prévoir. Nos étoiles se chargent de tout et ne veulent pas qu’on se mêle de leur travail. ».

Suivent quatre dossiers de presse permettant de comprendre les circonstances de la création et la réception de la Voix humaine (interprétée par Berthe Bovy, 1930), de la Machine infernale (créée par Louis Jouvet à la Comédie des Champs-Élysées en 1934), de l’Aigle à deux têtes (créé en 1946 avec Edwige Feuillère et Jean Marais) et enfin des Parents terribles, qui connurent tant de péripéties, à partir de 1938.

Plusieurs textes inédits, récemment découverts, nourrissent l’ensemble et démontrent à quel point Cocteau était, en plus d’un poète génial, un as de la communication, maîtrisant parfaitement la stratégie médiatique et ce qu’il appelait lui-même le « faireparisme », pour toucher un auditoire populaire en dosant savamment les interviews en amont de la première.

296 pages, 23 €

http://www.editionsnonlieu.fr/

Pour en savoir plus, consulter le site officiel du comité Jean Cocteau, présidé par Pierre Bergé : www.jeancocteau.net

Lettres à la N.R.F., de Jean Giono

Édition établie, présentée et annotée par Jacques Mény

Gallimard, 2015

Si Jean Giono (1895-1970) demeure dans la mémoire collective le romancier de Colline (1929), d’Un roi sans divertissement (1948) et du Hussard sur le toit (1951), il n’en fut pas moins aussi auteur dramatique.

Ayant abandonné un projet de pièce, Aux lisières de la forêt, il compose en novembre 1931 le Bout de la route, sa première pièce apparentée à celles de John Millington Synge, que créa Alain Cuny dix ans plus tard (François Rancillac l’a exhumée en 2010, au Théâtre de l’Aquarium). Et c’est bien sûr d’une de ses nouvelles que Pagnol tira la Femme du boulanger. Les lettres qui paraissent aujourd’hui ont ainsi leur place dans notre sélection, quoique indirectement.

Édité d’abord chez Grasset, puis se partageant entre son premier éditeur et Gallimard qui n’obtiendra l’exclusivité qu’à partir de 1949, Giono a nourri dès 1928 et jusqu’à sa mort un vif et chaleureux dialogue avec la N.R.F., même s’il assurait « ne pas trop aimer écrire de lettres ».

On ne trouve pas ici de jugements croustillants sur ses illustres contemporains et peu de révélations sur les coulisses de la création. Mais on suit avec intérêt le quotidien de l’écrivain, son rythme de vie, l’organisation de son travail et jusqu’à sa gestion des affaires comptables, ce qui n’est pas la moindre des relations d’un auteur avec son éditeur ! L’ensemble témoigne des liens forts et de la confiance totale qui l’attachaient à la maison de la rue Sébastien-Bottin, d’un Gallimard l’autre.

528 pages, 26,50 €

http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Blanche/Lettres-a-la-NRF

J’ai vécu dans mes rêves, de Michel Piccoli, avec Gilles Jacob

Grasset, collection « Littérature française », 2015

Peu enclin à se raconter, Michel Piccoli n’avait jusqu’alors publié que ses Dialogues égoïstes, en 1976, chez Olivier Orban éditeur. Gilles Jacob, directeur du Festival de Cannes de 1978 à 2014, qui le connaît bien et entretient avec lui une correspondance depuis 1968, a bien fait d’insister. L’échange épistolaire qui en résulte permet un « intime retour aux sources » et recompose l’itinéraire souvent douloureux de l’acteur.

Il y raconte le « souvenir un peu terne » qu’il garde de ses parents musiciens, peu heureux en ménage, après la mort d’un premier fils que Michel n’a pas connu. Lui-même vit une enfance solitaire. Il s’ennuie à l’école et échoue au bac. La guerre lui donne un peu d’air, ses parents l’envoyant en Corrèze alors qu’il n’a que 15 ans. C’est aussi là que naît son goût pour le théâtre.

En 1945, il suit dès lors les cours d’Andrée Bauer-Thérond, dans le quartier de Pigalle. À la même époque, il fait ses premières armes sur scène, avant de rencontrer Georges Douking qui le dirige dans plusieurs spectacles. Puis les expériences s’enchaînent au Poche, à l’A.B.C., à la Rose rouge, au Marigny, à la Bruyère, à la Renaissance, aux Noctambules… En même temps que les débuts au cinéma, qui ne sont d’abord pour lui qu’un « travail d’appoint, une occupation secondaire par rapport au théâtre ».

Il jouera pourtant dans 200 films, devenant l’une des principales vedettes des années 1960-1980. Les passages consacrés à Godard, à Fritz Lang, à Ferreri raviront les cinéphiles. On croise bien sûr Brigitte Bardot, Romy Schneider, Gérard Depardieu, Philippe Noiret… Piccoli parle avec reconnaissance de Marcel Bluwal, avec retenue de Juliette Gréco dont il a partagé la vie, avec pudeur de la fille qu’il a eue avec sa première épouse, Éléonore Hirt.

Le théâtre reste la passion de sa vie. Les rencontres ratées avec Vilar et Barrault font sourire. L’émerveillement à l’endroit de Chéreau et de Brook semble intact. Dis-moi qui tu aimes, je te dirais qui tu es…

L’avant-dernier chapitre est intitulé « Vieillir ». L’acteur confie que sa mémoire se dégrade et que les assurances refusent désormais de couvrir un film ou une pièce dans lesquels il pourrait jouer. Le mot de la fin : « J’aimerais ne pas mourir ».

Poignant.

160 pages, 16 €

http://www.grasset.fr/jai-vecu-dans-mes-reves-9782246858058

Rodolphe Fouano