« Les Trois Coups » sont Charlie

Je suis Charlie © Frédéric Chaume

Les saltimbanques de la presse

Par Lise Facchin et Frédéric Chaume
Les Trois Coups

Tant d’encre a coulé, pourquoi écrire encore ? Nous partageons le choc, nous partageons la nausée et nous n’avons que peu de mots. Lesquels faire sortir de la vase qui alourdit chacun de nos pas depuis mercredi ? La peine que nous avons est sans pareille. Elle déferle en nous, grise et tenace. La pensée s’englue dedans, on pédale dans une mélasse, une sale mélasse qui regorge de connerie sordide. Qu’il ait fallu fermer les commerces de la rue des Rosiers, par mesure de précaution, glace d’effroi.

Demain n’aura pas le cœur à chanter. Les immondes crétins qui regrettent le temps des bottes qui claquent à l’unisson commencent déjà à cracher leur haine, profitant de l’aubaine pour aller taguer les portes des mosquées et tabasser des gosses aux noms basanés… Et l’air ne sentait déjà pas très bon dans cette France en haillons.

Le Charlie pour imparfait qu’il était, c’était pas la bande à Bonnot, c’était pour beaucoup l’école de la démocratie des clowns, les saltimbanques de la presse, le poil à gratter des politicards, des huiles enrichies, de toutes les recettes à fabriquer des œillères et détisser les rêves.

Mais non, pardon. Le Charlie, c’était pas. Le Charlie, c’est.

Plus que jamais, il faut retrouver le courage de Charb brandissant sa couv’ devant les locaux de son journal incendié, plus que jamais il faut retrouver la tendresse insolente de Cabu, le grinçant joyeux de Wolinski, l’érudition tranchée et généreuse de l’Oncle Bernard, de l’espèce si rare des économistes de gauche. Il faut reprendre, faire rempart. Lancer un pied de nez à la bêtise, à la paresse et aux calamités qui ne vont pas manquer de s’abattre sur des communautés déjà par trop malmenées et séparées. Et, surtout, il faut créer et rire à gorge déployée, cultiver la malice et répandre la joie, se faire saltimbanque, prôner la magie et la liberté du forain, en un mot faire spectacle. D’un dessin, d’une grimace, d’un mot, peu importe. Au risque de paraître un peu tartes, nous brandissons aujourd’hui que « résister, c’est créer », mais créer ce peut être tout petit, et bien humble, comme la résistance. 

Lise Facchin
pour les Trois Coups


Dessin : © Frédéric Chaume