LesTroisCoups fait son Salon – Fabrice Melquiot, Pauline Sales, Linda McLean, Karin Serres, Édouard Signolet, Elsa Fauveron et Antoine Guémy

Sexe, amour et conformisme

On en a soupé de l’eau de rose, de l’amour déchirant, torturé, torturant, tortueux. On en a mangé du pétale de rose assaisonnée de paillettes à refléter la niaiserie de jeunes premières énamourées aux bouffées de chaleurs virginales. De grandes fresques mythiques, pures jusqu’à l’ennui, ont bouché l’horizon des amoureux, intimant le moindre flirt à prendre des allures d’éternité et imposant ses représentations de ce qu’est le sentiment, le vrai, celui qui déchire et ne met pas la main au panier. Difficile de s’aimer en passant derrière les « R. and J. », les Perdican et les Camille, les Bérénice et les Titus ; presque autant que de vouloir être chanteur ou écrivain, quand on est le fils de Gainsbourg qui, soit dit en passant, en connaissait un rayon sur la question de l’amour et du désir…

Le théâtre secoue ses puces. Il reste de l’amour à inventer hors des clous, du sentiment à délayer en taillant à travers champs. Il y a de l’invisible à poursuivre, à traquer, derrière les claustras du conformisme amoureux. Encore faudrait-il oublier un peu de s’arrêter sur cette satanée fleurette qui doit en avoir sérieusement ras le calice d’être, depuis quatre siècles, le vernis des mots d’amour.

Lise Facchin

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir…

Par Élisabeth Hennebert
Les Trois Coups

Fabrice Melquiot et Pauline Sales utilisent la sexologie comme baromètre amoureux de notre civilisation dans « Docteur Camiski ou l’Esprit du sexe » : instrument impeccable, bulletin météo sinistre.

« Docteur Camiski ou l’Esprit du sexe » © Oscar Viguier
« Docteur Camiski ou l’Esprit du sexe » © Oscar Viguier

On connaissait le roman-feuilleton, voici le théâtre-feuilleton, déclinaison en mode sériel d’un thème à succès – et quel thème ! –, le sexe, sujet vendeur s’il en est, car censé émoustiller l’obsédé qui dort au fond de chacun d’entre nous. Virgile Camiski rêve de parler d’amour. Mais pour son malheur, il est sexologue, et ses patients ne discutent que technique. Les six premiers épisodes sont six de ses consultations, jouées en live puis fantasmées par le praticien quand il reste tout seul après que le patient a refermé la porte. Sur le répondeur, les voix de ses proches viennent lui rappeler ses problèmes familiaux, qui trouveront leur dénouement dans le 7e épisode. Le sujet ultra-accrocheur, deux, trois facilités agaçantes comme la prolifération de gros mots entre deux salves de liquides corporels bien poisseuses, ou la mythologie de bazar (il s’appelle Virgile, sa chienne, Junon, son ex, Sibylle) n’empêchent pas que la lecture d’un tel déballage, mathématiquement programmé pour être lassant, soit d’une fluidité qui étonne au début et séduit ensuite.

On ne badine pas avec l’amour à l’ère de la télé-réalité

J’avais déjà remarqué, à propos d’une pièce sur Steve Jobs 1, la capacité de Fabrice Melquiot à formuler, sous une apparence de grande facilité, des raccourcis justes pour caractériser notre univers quotidien. On ne sait qui, de lui ou de Pauline Sales, est ici l’auteur des bonnes trouvailles de cette œuvre d’écriture à quatre mains. C’est un vrai florilège de perles, orné de jolies tournures sur à peu près tout : la répartition des tâches parentales (« toi le père alternatif et moi la mère continue »), l’exaspération après la scène de ménage (« c’est la dernière fois que tu me résumes »), l’effrayante précocité des gamines (« des années d’expérience du port du string en C.M. »), le bovarysme version 2015 (« elle en a sucé des Brad Pitt de province et elle s’en est lassée »). Parfois, le format est un peu moins bref pour fouiller une situation, mais toujours avec la malice du raccourci bien frappé. Exemple : l’homoparentalité vue par la mamie (« Jérémy sait qu’elle accueillera n’importe quel enfant même si oui elle préférerait qu’il ne soit pas trop noir comme elle aurait préféré que sa belle-fille n’ait pas trop de couilles. ») 2. Par petites touches, puis par petits paragraphes, cette pièce finit par cartographier de manière très complète toute la météo de notre rapport au sexe et à l’amour. Le bilan est approfondi, et rythmé par la référence aux dates et au cours des saisons, avec en toile de fond, la disparition du fils de Camiski – c’est l’évènement déclencheur de l’intrigue – dans un cyclone qui a ravagé l’Australie. Comme si les orages de la passion étaient transcrits en langage Météo France. En dépit de (ou grâce à) l’énoncé des réalités les plus vulgaires du cul moderne, les personnages poussent très loin l’enquête sur l’amour, ses jeux, ses badinages, ses frigidités, ses idéaux. Et il y a des pages qui confinent à la grande beauté des questions inlassables et intrusives de Camille à Perdican sur l’amour.

Quelques pannes sèches

Lorsqu’un auteur décrit son personnage en train de tout plaquer pour prendre sa voiture et faire une virée imprévue au bord de la mer, ce recours au deus ex machina version Toyota signe la panne d’inspiration. Car, dans la vraie vie, comment résout-on ses problèmes existentiels sinon en appelant un plombier, en entamant une chimio, en acceptant un C.D.D. insatisfaisant, en organisant une cérémonie d’enterrement ou dieu sait quoi encore d’ennuyeux, mais de non soluble dans la virée au bord de la mer ? Quand on voit donc Camiski répondre aux questions de sa dernière patiente par la fameuse escapade à deux sous, on se dit soudain qu’il n’y a pas beaucoup de « vraies gens » dans cette pièce : une actrice porno, une star du hit-parade, une religieuse nymphomane sur six patients, ça fait une certaine surreprésentation de personnalités improbables. D’autant que tous ces gens parlent comme s’ils étaient titulaires d’un master 2 de psycho. Malgré le caractère irréaliste de ce panel non représentatif, la pièce atteint tout de même à une vérité d’ensemble, d’ailleurs sinistre. Là où les apôtres du romantisme chantaient les tempêtes de l’amour, notre sexualité dépourvue de toute limite et de tout interdit a la déprimante monotonie d’un crachin breton. Ce n’est ni la faute à Camiski ni la faute à Melquiot et Sales. Leur description de l’Apocalypse Now du désir sonne tristement juste. Quand Marius rencontra Cosette, son problème n’était pas de savoir si, techniquement, il y arriverait. De même que, lorsqu’il se faisait tirer comme un lapin avec ses camarades sur les barricades, il ne se demandait pas à quoi sert le droit de vote. La France de Camiski débande, pour des raisons très proches de celles qui la conduisent à l’abstentionnisme : panne de désir généralisé chez les gâtés du « tout est possible ». Diantre, après ce Camiski, on irait bien relire du Hugo ou du Musset. 

Élisabeth Hennebert / illustration : Oscar Viguier

  1. Steve Five (King Different), de Fabrice Melquiot, L’Arche, 2014, cf. chronique dans les Trois Coups fait son salon du 3 décembre 2014.
  2. Docteur Camiski ou l’Esprit du sexe, de Fabrice Melquiot et Pauline Sales, L’Arche, 2015, respectivement p. 47, 52, 87, 91 et 163.

Docteur Camiski ou l’Esprit du sexe, de Fabrice Melquiot et Pauline Sales

L’Arche, 2015, I.S.B.N. 978-2-85181-858-4

239 pages

17 €

www.arche-editeur.com

www.fabricemelquiot.fr

Prochaines représentations :

– Le 11 avril à Lons-le- Saunier http://www.scenesdujura.com/

– Du 21 au 23 avril, à Colmar, www.comedie-est.com

– Les 5 et 6 juin à Saint-Étienne, http://www.lacomedie.fr

et diffusions sur France Télévision : http://culturebox.francetvinfo.fr/festivals/camiski-ou-lesprit-du-sexe/lives/

La danse de Saint-Guy du sens

Par Lise Facchin
Les Trois Coups

Dans une forme bien complexe, Linda McLean veut nous parler d’amour. Oui, mais voilà, à la lecture et sans le jeu, on n’y comprend goutte !

« Ce qu’est l’amour » © Samuel Landat
« Ce qu’est l’amour » © Samuel Landat

Ouverture : Jean et Gene amorcent un tango interrompu par la sonnerie d’un téléphone portable, celui de leur fille apprend-on. S’ensuivent alors des échanges qui écument passé, présent et futur, dans un désordre où le lecteur peine à trouver du sens. Sur les personnages, on ne sait rien. Ont-ils cinquante ans et une adolescente de dix‑sept ans en goguette ? Soixante‑quinze et une fille de quarante ? L’ambiguïté est cultivée à tel point qu’il est difficile de se faire une opinion. Lorsque Jeannette suspend la danse de manière inopinée, disant s’inquiéter pour ses parents, on doute. N’a-t-elle pas pris ses grabataires de Vieux chez elle ? Pourtant, rien n’est si sûr puisqu’ils lui rétorquent « Tu mélanges / C’est nous qui te changeons / C’est nous qui te nourrissons / C’est nous qui allons travailler » 1. Changement de cap, on vire vers le scénario de l’ado. Oui… mais finalement non, dès lors que tout dans l’attitude de Jean et Gene est infantilisé. Ils craignent que leur fille ne les gronde, s’emmêlent les pinceaux devant elle, mentent un peu sur les bords et se dépatouillent comme ils peuvent, redoutant d’être abandonnés.

Il y a aussi les étranges crises de Gene durant lesquelles elle aboie et tire la langue… Devant la scène, on hésite une nouvelle fois : épilepsie, folie, trauma de la perte du chien ? S’il est toujours intéressant de se faire un peu malmener sur le fil du sens dans l’expérience de lecture, encore faut-il néanmoins que l’auteur permette qu’on se raccroche à quelque chose sous peine de nous contraindre à pédaler dans la semoule. Jusqu’aux prénoms des personnages, Gene, Jean et Jeannette dont les sonorités si proches portent à la confusion.

Où le lecteur se fait ballotter

La forme, pourtant très fine et intelligente, contribue à brouiller les pistes, à jeter un voile – que dis-je un voile ? Un rideau ! – sur le propos de l’auteur. Les répliques courtes, peu ponctuées, sont rythmées par des retours à la ligne secs et déstabilisants. D’autant que des phrases en italique essaiment le texte – qui parle ? Quelqu’un parle-t-il seulement ?! Par pitié, répondez… – et que des barres obliques en cours de dialogue « indiquent le début de la réplique suivante » 2… Il est indéniable que les effets d’image et de langage sont réussis et que la diction mentale qui en découle s’étire, maîtrisée et riche. Mais quels cahots ! Sans le cadre d’une scène et d’un jeu d’acteur, on se croirait parfois dans une voiture à cocher faisant Paris-Rambouillet au dix-septième siècle : ballotté de‑ci de‑là, le passager de cette étrange pièce n’a pas le répit nécessaire pour regarder (et comprendre !) le paysage qui défile par le carreau.

Comprendre, c’est aimer ?

Il est une chose qui soit sûre, ou du moins une chose à laquelle on décide de se raccrocher : Jean et Gene sont un couple qui a eu un enfant, une fille qui arbore sur son visage les yeux de l’un et le sourire de l’autre. L’amour qu’ils se témoignent est mis en jeu à travers des doutes, des postures, des petits arrangements avec le passé. Que veut dire l’amour quand les enfants ont grandi ? Sont‑ils tant que cela l’incarnation d’un amour ? Que devient l’amour quand le cheminement côte à côte s’étire en longs filaments et que l’aimé n’est plus toujours limpide ? Entre la difficulté d’intelligibilité du texte, les bâtons mis exprès – impossible autrement ! – par l’auteur dans nos roues à plein régime et les interrogations des personnages, on sent un drôle de lien entre comprendre et aimer. Lien fécond et pertinent s’il en est, mais pourquoi diable nous laisse-t-on creuser l’affaire une fois le livre refermé, sans être bien sûr de ne pas s’être créé, à force, une raison de réfléchir ? 

Lise Facchin / illustration : Samuel Landat

  1. Ce qu’est l’amour de Linda McLean in Un jour ou l’autre suivi de Ce qu’est l’amour et de Sex and God, de Linda McLean, Actes Sud-Papiers, Arles, 2015, p. 80 à 127, p. 108.
  2. Ibidem, p. 6.

Ce qu’est l’amour in Un jour ou l’autre suivi de Ce qu’est l’amour et de Sex and God, de Linda McLean

Actes Sud-Papiers, Arles, 2015

191 pages, 28 €

Traduction : Blandine Pélisser et Sarah Vermande

Lien vers le site de l’éditeur : http://www.actes-sud.fr/catalogue/pieces/un-jour-ou-lautre-suivi-de-ce-quest-lamour-et-de-sex-god

Lien vers le site de l’auteur : http://www.playwrightsstudio.co.uk/playwrights/linda-mclean.aspx

Then westward ho ! 1

Par Michael Martin-Badier
Les Trois Coups

C’est l’histoire d’une amitié que l’on pourrait entendre souffler à l’intérieur d’un coquillage, lorsqu’on le porte à l’oreille pour écouter la mer. Un texte rare de simplicité, où chaque nouvelle page réinvente poétiquement la vie, le vent, la joie.

« À la renverse » © Vincent Croguennec
« À la renverse » © Vincent Croguennec

Deux êtres sont assis sur un banc, face à la danse des vagues et de leurs rêveries. « À quoi tu penses ? » 2 demande Sardine à Gabriel. La réponse succincte à cette question suffit à ouvrir le champ des possibles. On embarque avec ces deux amis, portés par le flot de leurs souvenirs d’enfance, de leur imagination complice, de leurs fous rires, vers les eaux heureuses, et parfois solitaires, que traverse l’amitié au long de la vie.

Cette pièce éditée pour la collection jeunesse ne met pas en scène des enfants héros, ni ne s’aligne sur un discours simplifié prétendument plus accessible au jeune public. Nous suivons plutôt une navigation à travers l’enfance, l’amour, l’envie d’explorer de nouveaux mondes. Un parcours de réminiscence qui débute à la rencontre de ces jeunes matelots, lorsque l’une habitait la Bretagne et que l’autre y venait pour les vacances. De là, nous ne cessons de tirer des bords, car la piste qui mène à devenir grand n’est pas une ligne droite. Au bonheur de l’été revenu succède la solitude de l’hiver, et la tendresse d’un amour naissant se voit engloutie par un désir d’ailleurs. À hauteur d’enfant, la disparition de l’être aimé est un tsunami, et rêver d’un monde différent fait peur et émerveille, ainsi que l’immensité de l’océan. Le chemin de la vie est maritime, tout comme cette pièce. Le va-et-vient de la vague la structure en mouvements. À la moitié de la traversée, elle submerge ses personnages jusqu’« à la renverse », puis les laisse voguer entre passé et présent, avec pour cap retrouver le cœur de l’autre.

À l’abordage !

Les pirates, ça chante du rock, ça parle parfois une langue que l’on ne comprend pas, comme des cow-boys de la mer ! Sardine et Gabi, en bons aventuriers de la mer, savent entonner des airs français, anglais et espagnol 3. Karin Serres devait être capitaine de vaisseau sur les bords de plage tant elle a su nourrir son texte de trésors : expressions inventées, combinaisons de mots aux sonorités exotiques, répliques drôles, franches, et coupantes comme des moussaillons qui brandissent leurs épées de fortune. Les dialogues se chargent de mille trouvailles : charges de dynamite poétique, ils explosent sur une chanson révolutionnaire – quels enfants pirates ne sont pas révolutionnaires ? – ; ces matelots-là se font la guerre et l’amitié. Puis viennent l’absence, le manque, le mal du pays, de courtes scènes, belles comme des bouteilles à « la mer, qu’on voit danser » 4.

Rêver, jouer, imaginer, aimer, vivre, tout cela c’est pareil, c’est une culbute ! Cette pièce est une ode à la découverte, à l’amitié, à l’inconnu, au mouvement, à la renverse. « Moi, faut que je m’envole Gabriel. Sinon je meurs. » 5. De la lecture à la scène, ce qui semble être un dialogue de jeunes amoureux peut certainement offrir bien des surprises. Derrière l’espièglerie, il y a chez ces personnages une sagesse qui s’apparente à celle de deux vieux qui se sont bien connus. Assis sur un banc, à regarder la mer, ils se raconteraient leurs aventures communes, les fois où tout avait chaviré car l’autre avait pris le large, les chansons, les éclats de rire. Ils se souviendraient, comme tout navigateur à qui la mer manque, combien leur traversée de la vie, ensemble, était rude, belle et joyeuse.

La vie, c’est souvent tomber à la renverse. Voici peut-être le secret que livre l’auteur à son jeune public : pour grandir, il faut être un peu marin. 

Michael Martin-Badier / illustration : Vincent Croguennec

  1. « Cap à l’ouest, donc ! », la Nuit des rois, ou ce que vous voudrez, William Shakespeare.
  2. À la renverse, p. 7.
  3. Aux airs chantés dans la pièce s’ajoutent trois chansons « bonus », À la renverse, p. 68.
  4. La Mer, chanson de Charles Trenet.
  5. À la renverse, p. 37.

À la renverse, de Karin Serres

Actes Sud-Papiers, coll. « Heyoka Jeunesse », 2014

71 pages, 15 €

Le texte À la renverse est confié au Théâtre du Rivage et à son metteur en scène Pascale Daniel‑Lacombe en mai 2013 à Morgat. La création voit le jour en novembre 2013 à Billère.

http://theatredurivage.com

http://www.tres-tot-theatre.com

Où l’on apprend qu’aimer
ne suffit (toujours) pas

Par Louise de Ravinel
Les Trois Coups

Édouard Signolet nous livre une réécriture du conte d’Andersen qui, bien que ludique, peine à exprimer une vision singulière. Une nouvelle forme pour un propos finalement bien conservateur.

« la Princesse au petit pois » © Frédéric Chaume
« la Princesse au petit pois » © Frédéric Chaume

Dans le conte d’Andersen, un prince décide de parcourir le monde à la recherche d’une princesse, mais rentre bredouille car chez toutes, il y a « quelque chose à redire » 1. Et puis comment être sûr qu’une princesse est une véritable princesse ? À son retour au château familial, une nouvelle chance s’offre à lui : une jeune fille prise dans la tempête demande refuge, affirmant être une véritable princesse. La reine met alors en place une ruse pour s’en assurer : un lit composé de vingt matelas sous lesquels un petit pois est dissimulé. Au réveil, la jeune fille avoue avoir affreusement mal dormi. La reine, le roi et le prince sont désormais convaincus : pour être dérangée par un petit pois enseveli sous vingt matelas, il faut être une vraie princesse, et le prince épouse la jeune fille. Édouard Signolet et ses deux coauteurs, Elsa Tauveron et Antoine Guémy, nous livrent ici une réécriture théâtrale du conte en dix séquences.

Le voyage du prince, très brièvement évoqué par Andersen, y est longuement développé. Ce dernier rencontre durant ce périple plusieurs princesses, chacune étant l’occasion d’une leçon. D’abord, il y a des règles de bonne conduite (on ne tâte pas les fesses d’une princesse !). Ensuite, une princesse peut être belle et triste et vouloir vous attacher, de même qu’elle peut être belle et dangereuse et tenter de vous manger. Et enfin, une jeune fille peut faire battre votre cœur et ne pas être une princesse (et n’être précisément que « la moitié » 2 de ce que vos cherchez).

Un voyage initiatique ?

La place qui est ici donnée au voyage en tant que rite de passage évoque les romans de formation qui fleurirent à partir du xviie siècle. On y pense d’autant plus que les titres des séquences y font clairement un clin d’œil stylistique : « Lorsque le prince fut échaudé par la princesse du froid et compris qu’en ce monde la faim justifie les moyens » 3. Le caractère symbolique des personnages, qui sont simplement esquissés et dont l’interprétation est faite à tour de rôle par deux acteurs et deux actrices, renforce encore plus cet aspect de fable philosophique.

Mais le héros grandit-il vraiment ici ? Si le prince – qui semble davantage souffrir d’un retard mental que de la naïveté d’un Zadig – tire en effet plusieurs leçons de ses péripéties, quelle est la nature de l’enseignement qu’il en reçoit ? Une fois rentré de son voyage, toujours seul, à l’identique de la trame proposée par Andersen, il plonge dans une profonde mélancolie, qui laisse ses parents désemparés puisque leur royaume est présenté comme celui du bonheur, le roi et la reine étant continuellement heureux. Mais on déplore que cette nouvelle émotion – la mélancolie – ne soit moteur d’aucune perturbation au sein du royaume. Jamais le héros n’exprime la moindre remise en question, ni n’ose contredire la consigne parentale, celle de trouver une véritable princesse. Pas plus qu’il ne revient sur sa rencontre, pourtant centrale, avec la jeune fille qui, bien que n’étant pas princesse, l’avait ému aux larmes. Au moment où la pièce aurait pu atteindre son pic (la séparation parent-enfant à travers l’émoi adolescent), tout rentre dans l’ordre : une princesse aux cheveux trempés demande refuge, l’astuce du petit pois est mise en place et l’on reconnaît la princesse comme véritable. Et alors, seulement alors, le cœur du prince se met à battre. Comme dit le roi, « C’est quand même bien fait la vie » ! 4. Le fil du voyage initiatique ne peut donc plus fonctionner. Le héros ne se transforme pas, il abdique.

Que le cœur ne batte pas trop fort

Certes, l’élément perturbateur – le prince se sent seul, son père et sa mère ne peuvent plus lui suffire – est résolu. Mais la solution qu’on nous propose ici – tomber amoureux, oui, mais seulement après la bonne naissance prouvée, c’est à dire après l’approbation parentale – est tout de même troublante. Grandir, ce n’est donc pas s’affranchir, penser par soi-même, suivre son cœur, mais s’arranger, faire des petits calculs pour qu’une personne ne convienne pas à moitié mais complètement. Ainsi, aimer ne suffit pas : le cœur doit battre mais surtout pas trop fort, sans ébranler l’ordre social et familial. Voilà ce que semble nous dire cette réécriture. On aurait souhaité voir Andersen un peu plus bousculé, le royaume du bonheur un peu plus déstabilisé. Que la tristesse ne soit pas une anomalie à corriger au plus vite, mais le symptôme d’un dysfonctionnement du monde, le moteur d’un changement. On attendait plus de l’amour en 2015. 

Louise de Ravinel / illustration : Frédéric Chaume

  1. La Princesse au petit pois, d’Édouard Signolet, L’Arche, 2015, p. 67.
  2. Ibidem, p. 45.
  3. Ibidem, séquence 4, p. 30.
  4. Ibidem, p. 63.

La Princesse au petit pois, d’Édouard Signolet, Elsa Tauveron et Antoine Guémy

Adapté de la Princesse au petit pois de Hans Christian Andersen

L’Arche, collection « Théâtre jeunesse », 2015

72 pages, 10 €

http://www.arche-editeur.com/publications-catalogue.php?livre=668

Créée en novembre 2013 au Studio-Théâtre de la Comédie-Française dans une mise en scène d’Édouard Signolet, la pièce sera reprise du 29 mai au 28 juin 2015.

http://www.comedie-francaise.fr/spectacle-comedie-francaise.php?spid=1415&id=209