« Louis Jouvet ou le Grand Art de plaire, Histoire d’une société théâtrale », de Marc Véron, a paru aux éditions l’Entretemps

« Louis Jouvet ou le Grand Art de plaire
Histoire d’une société théâtrale »

Parution
Les Trois Coups

« Louis Jouvet ou le Grand Art de plaire »
« Louis Jouvet ou le Grand Art de plaire »

Auteur : Marc Véron

Éditions l’Entretemps, collection « Champ théâtral »

Date publication : 26 février 2015

464 pages

Prix : 29 €

Format : 15 cm × 21 cm

I.S.B.N. : 978-2-35539-197-2

Ouvrage publié avec le soutien du Centre national du livre et de l’université Paris Ouest – Nanterre-la-Défense

En 1925, Jouvet se prête à la fondation d’une société qui porte son nom. Cet ouvrage, qui concilie précision et rigueur des données économiques avec un style clair et vivant, met en lumière le double exploit de Jouvet : devenir une figure théâtrale et cinématographique majeure française et créer une société théâtrale purement privée qui a su affronter les difficultés de l’époque et du milieu culturel. Il montre comment un théâtre littérairement exigeant a pu trouver un juste équilibre entre réussite commerciale et ambitions artistiques.

La première partie de l’ouvrage est consacrée à la fondation de la société du Théâtre Louis-Jouvet. Y sont présentées les circonstances de cette fondation, les acteurs qui la font vivre ainsi que la typologie du Théâtre Louis-Jouvet. La partie suivante se concentre sur la scène du théâtre : mode d’exploitation, commercialisation du produit et organisation des tournées. La troisième et dernière partie s’intitule « Magique Cartel », en référence à l’association d’entraide qui compte Jouvet, Baty, Dullin et Pitoëff parmi ses membres. Marc Véron dresse notamment les échecs et les réussites de ce Cartel.

Entretien avec Marc Véron

De formation juridique et économique, Marc Véron a toujours été animé par une double passion, pour l’entreprise et pour l’art, en particulier pour le théâtre. Il a notamment été directeur général adjoint de Thomson-C.S.F. / Thales et directeur général d’Air France. Puis, il a été l’un des fondateurs de la Société du Grand-Paris. Simultanément, il a produit des spectacles à l’Œuvre, au Poche, à Hébertot, au Théâtre 13, au Rond-Point, au Tristan-Bernard et à Avignon. À ses moments « perdus », il a rédigé une thèse sur l’économie du Théâtre Louis-Jouvet (1925-1951).

Louis Jouvet ou le Grand Art de plaire est un signe de l’admiration qu’il porte à un artiste de pur génie, qui fut aussi l’un des plus remarquables « patrons » d’entreprise privée, au xxe siècle.

Pourquoi vous intéressez-vous à Louis Jouvet ?

L’heure est venue des bilans du xxe siècle. Je cherchais une personnalité représentative des valeurs essentielles de la France.

Jouvet a porté très haut l’étendard culturel de notre pays à travers le monde, tout en demeurant fidèle à ses racines. En outre, j’ai été subjugué – comme tant d’autres – par la personnalité de ce génie pur. Des génies, il en existe infiniment peu par génération. En art dramatique, à cette époque : Pitoëff et lui…

En quoi le projet défendu par Louis Jouvet est-il un théâtre d’art ?

D’entrée de jeu, Jouvet s’est inscrit en rupture avec le répertoire et les auteurs à succès de son époque. Ce qui hantait son esprit, c’était de restituer à l’art dramatique la place éminente qu’il avait au siècle de Louis XIV, par le choix des textes, leur mise en scène et leur jeu. Il lui fallait convaincre un vaste auditoire que tel devait être le sillon du théâtre, au sens originel du terme. Ma référence au « grand art de plaire » est une maxime directement inspirée de Molière que Jouvet vénérait comme le plus grand auteur français de tous les temps et avec lequel il a entretenu un dialogue intime durant toute sa vie. Mais il a aussi monté ses contemporains, comme Jules Romains ou Jean Giraudoux.

On connaît tous l’acteur et le metteur en scène. Certains relèvent ses talents de chef de troupe et de directeur de théâtre, mais aucune étude économique n’a jamais été effectuée sur le sujet. Pourquoi cette approche spécifique et ce plongeon dans l’histoire ancienne ?

Si plongeon il y a, il est dans l’histoire présente. En ma qualité de chef d’entreprise, je voulais percer un mystère. Comment est-il possible de concilier ces deux termes, en apparence contradictoires : réussite artistique et réussite entrepreneuriale ? Autrement dit, comment préserver sa liberté de créateur et dégager un résultat d’exploitation positif ? Pour mener à bien cette vaste recherche, il me fallait disposer d’archives d’une qualité exceptionnelle. J’ai été puissamment aidé par les dons à la Bibliothèque nationale de France des héritiers de Jouvet.

En 1925, l’artiste se prête à la fondation d’une société qui porte son nom. Qu’est-ce qui caractérise celle-ci ?

La société par actions (S.A.) du Théâtre Louis-Jouvet réunit des industriels, des banquiers, des écrivains, des artistes, une alchimie à laquelle, seule, la société du Vieux-Colombier a eu recours. La cheville ouvrière de cet actionnariat a été Jules Romains. En un raccourci, nécessairement réducteur, on pourrait dire que le Théâtre Louis-Jouvet est une émanation de l’École normale supérieure et d’une certaine élite sociale. Et l’actionnariat était, en bonne part, composé de femmes et d’hommes qui vivaient de la prospérité des affaires qu’ils dirigeaient.

Dans votre ouvrage, vous mettez en lumière l’exploit de Jouvet : parvenir à créer une société théâtrale purement privée qui a su affronter les difficultés de l’époque.
Comment expliquez-vous que Louis Jouvet ait pu défendre un théâtre d’art alors qu’il était soumis à l’obligation de résultat ?

Si des conflits devaient surgir entre art et résultats économiques – et il y en a eu –, le conseil d’administration était l’instance désignée pour les résoudre. Jouvet s’est toujours montré intraitable dans le choix des textes. Mais, pour demeurer incontestable en la matière, il lui fallait être d’une rigueur implacable. Rendons-nous compte que durant vingt-cinq ans, Jouvet a lu, annoté, critiqué, une moyenne de trois cents pièces par an ! Bien sûr, il a connu des échecs. Simplement, ses immenses succès les ont rejetés dans la pénombre. Jouvet est ainsi parvenu à défendre un théâtre exigeant.

D’un point de vue artistique, on considère Louis Jouvet comme l’un des précurseurs de la modernité théâtrale. En quoi cette expérience de directeur de théâtre a-t-elle pu être un enseignement pour la gestion des entreprises théâtrales qui ont suivi ?

Jouvet et les membres du Cartel considéraient que, pour être légitime, un directeur de théâtre devait être un professionnel : auteur, metteur en scène ou comédien.

Son autorité ne pouvait s’exercer que sur la base d’une compétence irrécusable dans tous les compartiments techniques que suppose ce « métier », mot essentiel à leurs yeux.

Jouvet et ses collègues sont en effet à l’origine d’une réforme importante de la Libération qui a fixé les termes de la fonction de directeur de théâtre. Le concept de « directeur-metteur en scène », si familier à notre entendement, procède de leur pratique et de leur effort de persuasion.

En cette période de désengagement de l’État, n’est-ce pas « enfoncer le clou » que de vanter les mérites d’une entreprise théâtrale privée, dont on connaît pourtant les difficultés à résister aux pressions du marché ?

Avec raison, Jouvet et les membres du Cartel ont toujours ressenti une instinctive méfiance vis-à-vis de l’État. Pour rien au monde, ils n’auraient renoncé à leur théâtre, synonyme de liberté. Toutefois, à partir de 1936-1937, ils obtiennent de l’État un substantiel concours financier dans des projets irréalisables autrement : Exposition internationale, tournées majeures à l’étranger, mises en scène exceptionnellement coûteuses, etc. On peut dire qu’ils sont les « découvreurs » d’une formule mixte selon laquelle, fort distinctement et sans aucune confusion, leurs entreprises privées et l’État se rapprochent dans certaines opérations. À leur instigation, l’État se commet aux côtés des créateurs dans des proportions financières inconnues jusqu’alors.

Depuis, à chaque nouvelle étape, les théâtres privés et l’État ont réfléchi à leurs rôles respectifs et ont précisé les modalités de leur intervention (comme le Fonds de soutien au théâtre privé, par exemple). Quoi qu’il en soit, l’objectif doit toujours être de conforter ce que Jouvet considérait comme un trésor : la culture française.

Les Trois Coups


Plus d’infos : www.entretemps.org