« Macbeth Underworld », de Pascal Dusapin, Opéra Comique à Paris

Macbeth-Underworld-Dusapin-Jolly-Opera-Comique © Baus - La Monnaie

Le couple Macbeth confiné dans une farce cauchemardesque

Par Maxime Grandgeorge
Les Trois Coups 

Revivre indéfiniment leur passé ! Voilà à quoi Pascal Dusapin condamne les époux Macbeth, dans son opéra transformé en féerie macabre par le metteur en scène Thomas Jolly.

Impardonnable, même plusieurs siècles après les faits en question, le couple Macbeth est puni : il ne fera pas son grand retour sur la scène de l’Opéra Comique, initialement prévue le 25 mars 2020. Confinés dans leur palais, Lord et Lady Macbeth sont privés de public – et vice versa. Contrairement aux Bruxellois qui ont pu découvrir Macbeth Underworld, le public parisien n’aura pas la chance d’assister à la suite des mésaventures du couple diabolique. Ils se consoleront avec la captation du spectacle, filmée à la Monnaie De Munt en septembre dernier et réalisée par Christian Leblé.

Écrit par Frédéric Boyer d’après la pièce de Shakespeare, le livret reprend les principaux éléments du célèbre drame, à savoir : trahison, meurtre et folie. Programme alléchant ! Macbeth Underworld met en scène les époux Macbeth qui, une fois passés dans l’outre-monde, n’arrivant pas à trouver le repos, revivent leur folie meurtrière.

Convoqués par Hécate, déesse de la nuit et de la mort, ils reviennent sur leur terrible histoire, condamnés à la rejouer indéfiniment : ils retrouvent les trois sorcières, devenues les Sœurs bizarres, qui révèlent à Macbeth sa destinée, le spectre de Banquo, ami de Macbeth que ce dernier fait assassiner, le Portier du château et le fils de Macduff, autre victime de la folie meurtrière de Macbeth. Les principaux épisodes de la pièce sont rejoués sous nos yeux, de la prédiction des sorcières, à la forêt qui avance, en passant par le meurtre du roi.

Une partition infernale

Écrite pour huit solistes, un chœur de femmes et un orchestre, la partition de Pascal Dusapin nous plonge dans un tourbillon infernal où errent les âmes des Macbeth. Pour retranscrire la folie des époux, Pascal Dusapin n’hésite pas à convoquer toutes sortes d’instruments, dont un archiluth (instrument baroque à mi-chemin entre le luth et le théorbe) et des percussions orientales ou africaines (blocs chinois, tingshas, maracas « Yoman », rakatak, kola et djudjus), rehaussant même certains cuivres d’effets électroniques. Riche en bruitages, la partition arrive à retranscrire avec une certaine ingéniosité les effets sonores de la pluie, du tonnerre ou des bruits lointains de la forêt.

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© Baus – La Monnaie

« Avec un opéra, je ne veux pas raconter une histoire, explique le compositeur, mais tenter de dire le monde comme je l’entends. » Une chose est sûre : Pascal Dusapin n’entend pas le monde comme tout le monde ! Influencé par Edgard Varèse et Iannis Xenakis, il agence un univers sonore déroutant qui flirte avec l’atonalité, un chaos sonore savamment organisé dans lequel l’oreille se perd. Les cordes grinçantes dégringolent au fond de l’abîme, les bois planants surnagent en plein délire, les cuivres puissants croisent le fer avec les percussions, tandis qu’un orgue lugubre vient soutenir de temps à autres cet édifice branlant. Lors de brefs moments, la musique se fait plus légère, plus harmonieuse, à travers les sonorités médiévales et folkloriques de l’archiluth ou les flûtes virevoltantes de la fin du septième acte. Mais l’accalmie est toujours de courte durée.

Guidées par la prosodie de Shakespeare, les parties vocales s’apparentent à de longs récitatifs, assez proches du style d’un Debussy dans Pelléas et Mélisande ou bien du parlé-chanté des œuvres lyriques d’un Schoenberg. Mais l’oreille, tel un naufragé flottant à la surface d’un océan déchaîné à la rechercher d’une bouée de sauvetage, peine désespérément à trouver des mélodies auxquelles s’accrocher.

Une farce cauchemardesque

Pour donner corps et forme aux visions musicales de Dusapin : Thomas Jolly, qui avait déjà offert une version revigorante de Fantasio d’Offenbach au public de l’Opéra Comique en 2017. Ce fin connaisseur de l’œuvre de Shakespeare, qui a su s’imposer comme l’un des grands noms de la scène théâtrale française, s’empare avec puissance et originalité du drame shakespearien. Les tourments des époux Macbeth nourrissent ici une farce cauchemardesque qui, si elle navigue entre grotesque et kitsch, n’en reste pas moins saisissante.

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© Baus – La Monnaie

Thomas Jolly joue à fond la carte de l’horreur, frôlant parfois le style Grand-Guignol à grand renfort de masques carnavalesques et d’effusion de faux sang. Les personnages évoluent dans une scénographie stylisée superbe, dont les décors gothiques et la lumière fantastique nous enrobent inconfortablement, nous transportant tour à tour dans une forêt surnaturelle et un manoir hanté. Vêtus de costumes blancs, le visage et les cheveux poudrés, Macbeth et le fantôme de Banquo apparaissent comme la synthèse bizarre d’aristocrates du XVIIIe siècle et de soldats de l’U.S. Navy ! Les trois sorcières deviennent des sirènes lubriques et sensuelles, tandis que le portier se transforme en un véritable bouffon, à mi-chemin entre un travesti élisabéthain et un clown de film d’horreur.

Des rôles vocalement et dramatiquement exigeants

La lourde tâche de créer les rôles exigeants de Lord et Lady Macbeth revient au baryton autrichien Georg Nigl et à la mezzo-soprano tchèque Magdalena Kožená, qui forment un couple convaincant. Georg Nigl, qui ne recule devant aucune grimace pour exprimer le profond malaise de son personnage, interprète un Macbeth tourmenté, parfois à la limite du burlesque. Ses aigus sont tantôt délicats, avec une belle longueur de souffle, tantôt ridiculement hauts, lorsqu’il sombre dans la folie. Magdalena Kožená incarne une Lady Macbeth tout aussi tourmentée, à qui elle prête sa voix tour à tour suave et plaintive, puissante et mystérieuse.

Kristinn Sigmundsson interprète un fantôme imposant et effrayant, dont les graves descendent jusque sous terre. Les trois sœurs sont interprétées par Ekaterina Lekhina, Lilly Jørstad et Christel Loetzsch, qui confèrent une grande sensualité à ces furies hurlantes. La distribution est complétée par Graham Clark, qui met sa diction irréprochable et son sens du rythme au service de ce personnage bouffon à souhait, et Naomi Tapiola, enfant à la voix éclatante.

Malgré la qualité indéniable de la mise en scène de Thomas Jolly et l’investissement des chanteurs, il faut bien du courage – ou du moins une bonne dose de patience – pour regarder jusqu’au bout Macbeth Underworld. Certes, aucune captation ne peut remplacer la magie propre au spectacle vivant. Mais la musique de Pascal Dusapin, exigeante, complexe et décidément contemporaine, a aussi sa part de responsabilité quant au goût amer que laisse cette création, captation ou non. Toujours pleine de bruit et de fureur, l’histoire de Macbeth n’est peut-être pas contée par un fou cette fois-ci, mais elle nous laisse à coup sûr dans un état d’hébétude. 

Maxime Grandgeorge


Macbeth Underworld, de Pascal Dusapin

Livret : Frédéric Boyer

Direction musicale : Alain Altinoglu

Mise en scène : Thomas Jolly

Avec : Magdalena Kožená, Georg Nigl, Ekaterina Lekhina, Lilly Jørstad, Christel Loetzsch, Kristinn Sigmundsson, Graham Clark, Christian Rivet, Naomi Tapiola / Elyne Maillard

Interprété par l’Orchestre symphonique et le Chœur de femmes de la Monnaie

Coproduction : Monnaie De Munt, Opéra Comique et Opéra de Rouen

La Monnaie / De Munt • 23, rue Léopold • 1000 Bruxelles

Représentations de l’Opéra Comique annulées

Programme intégral de Macbeth Underworld (suivi de la fabrication du spectacle en coulisses, retour historique sur l’œuvre, accès au livret…) ici

Captation disponible sur YouTube


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