« Monument 0 : hanté par la guerre (1913-2013) », d’Eszter Salamon et « Samedi détente », de Dorothée Munyaneza, Latitudes contemporaines à Lille

Danses de mort
et de renaissance

Par Sarah Elghazi
Les Trois Coups

Latitudes contemporaines, de plus en plus traversées par les échos des bouleversements de notre monde, ont choisi d’ouvrir leur treizième édition avec deux propositions fortes, dures et belles comme une lame. Dans des registres très différents, Ezster Salamon et Dorothée Munyaneza livrent leurs regards sur les guerres impérialistes, la honte, la responsabilité. Deux moments chocs qui n’oublient jamais le spectateur.

Eszter Salamon sublime le chaos

C’est Eszter Salamon qui ouvre le bal avec des squelettes qui surgissent d’une longue nuit, dansent sur les fragments de l’Europe. Une troupe de danseuses et danseurs, qui, en quelques apparitions saccadées, colorées, urgentes, bousculent nos repères.

Monument 0 : hanté par la guerre recrée autour de nous, à travers des danses tribales et populaires issues du monde entier, les réminiscences de conflits assassins. Là où l’Occident a posé sa main de fer et où se sont organisées les luttes pour l’indépendance. Là où il a resserré sa poigne, les langues et les corps se libèrent pour faire renaître ces massacres, ces combats et ces espoirs.

Ezster Salamon délaisse l’abstraction de ses premiers spectacles pour cette danse macabre, puisée dans une recherche historique collective, où l’on retrouve cependant sa capacité à créer des ambiances inédites. À travers un incroyable travail sur le son, enveloppant, et sur un clair-obscur d’une finesse qui se révèle au fur et à mesure du spectacle, Monument 0 est une œuvre autant à voir qu’à écouter, à comprendre autant qu’à ressentir.

Et surtout elle est jouée, dansée, scandée par six interprètes, tout sauf lisses, qui nous renvoient leur singularité à la figure pour nous réveiller d’un long sommeil. Accrochés au fil rouge de leurs voix, de leurs souffles dans le noir et la lumière, de leurs silhouettes sublimées par des costumes et un maquillage pleins de réminiscences de ce qui a été, on reste éberlué devant tant de puissance. Un travail nécessaire, à la gloire de ce qu’on écrase et qui se redresse, de ce qui existe dans les marges et se fortifie grâce à la danse.

« Samedi détente » © Laura Fouqueré
« Samedi détente » © Laura Fouqueré

Dorothée Munyaneza, la résilience au poing

Raconter ce qui ne peut se dire, attirer par mille artifices les yeux du spectateur pour le forcer à voir ce qu’on ne peut regarder, c’est le défi lancé par le spectacle-manifeste autobiographique de Dorothée Munyaneza.

La jeune chorégraphe lève le voile sur son enfance au Rwanda dans les années 1990. Au cœur des jours écrasés de soleil, une radio et une émission culte « Samedi détente », les échos du monde, une adolescente en devenir dont on ne connaîtra pas les espoirs.

Au fur et à mesure des dates qui rythment ce printemps 1994, il y a vingt et un ans, elle nous demande à quoi ressemblaient nos journées en temps de paix, pour finir par ne plus voir que le génocide. Sa famille a fui au milieu des massacres, est revenue à Kigali dans un charnier.

Ce voyage à rebours, esquive à la mort, est racontée à hauteur d’enfant, celle qu’elle était encore aux premiers jours d’un drame politique que tous ont laissé faire. Danse, jeux, déguisements, musique improvisée font apparaître sur le plateau les morts et les vivants, et l’héritage qu’ils ont légué malgré eux. C’est aussi la force de l’interprétation qui contribue à ne jamais occulter la dimension de la responsabilité collective. Occupant tout l’espace d’une scène pensée comme un camp retranché, Dorothée Munyaneza, à la présence et à la voix vibrantes, forme un duo explosif et solidaire avec Nadia Beugré, danseuse et chorégraphe ivoirienne, burlesque et puissante, dont le Quartier libre avait marqué la neuvième édition des Latitudes contemporaines. Leur personnalité et leur histoire, indissociables de leur parole scénique, se complètent et se renforcent. Deux regards qui fixent l’horreur en face pour mieux la transformer, deux chemins de dignité qui nourrissent le geste artistique. 

Sarah Elghazi


Monument 0 : hanté par la guerre (1913-2013), d’Eszter Salamon

Direction artistique : Eszter Salamon

Dramaturgie : Eszter Salamon, Ana Vujanović

Danseurs : Boglárka Börcsök, Ligia Lewis, João Martins, Yvon Nana‑Kouala, Luis Rodriguez et Corey Scott‑Gilbert

Lumière : Sylvie Garot

Son : Wilfrid Haberey

Costumes : Vava Dudu

Assistant costumes : Olivier Mulin

Direction technique : Thalie Lurault et Michael Götz

Conseils théoriques : Djordje Tomić

Photo : © Ursula Kauffmann

Production, organisation : Alexandra Wellensiek – Botschaff Gbr, Sandra Orain – Studio E.S.

Coproduction : HAU Hebbel am Üfer (Berlin), Internationales Sommerfestival Kampnagel (Hambourg), Les Spectacles vivants – Centre Pompidou (Paris), PACT Zollverein / Départs (Essen), Tanzquartier (Vienna), Centre chorégraphique national de Montpellier – Languedoc-Roussillon – Programme « Résidences »

Ce spectacle est programmé en ouverture du festival Latitudes contemporaines, festival de la scène contemporaine, du 3 au 19 juin 2015 à Lille, Roubaix, Valenciennes, Arras, Villeneuve-d’Ascq, Courtrai.

Plus d’infos sur www.latitudescontemporaines.com

Maison folie Wazemmes • 70, rue des Sarrazins • 59000 Lille

Réservations : 03 20 55 18 62 ou accueil@latitudescontemporaines.com

Le mercredi 3 juin 2015 à 20 heures

Durée : 1 h 10

13 € | 7 € | 5 €

Samedi détente, de Dorothée Munyaneza

Conception, texte, danse et voix : Dorothée Munyaneza

Avec : Nadia Beugré (danse), Alain Mahé (musique et improvisation), Dorothée Munyaneza

Regard extérieur : Mathurin Bolze

Création lumière : Christian Dubet

Scénographie : Vincent Gadras

Costumes : Tifenn Morvan

Régie générale : Marion Piry

Régie son : Valérie Bajcsa

Régie lumières : Marine Le Vey

Photo : © Laura Fouqueré

Production, administration, diffusion Anahi : Emmanuel Magis, assisté de Géraldine Creamer

Coproduction : Théâtre de Nîmes, Théâtre La Passerelle, Théâtre des Salins, L’Onde, Pôle Sud, Théâtre Jacques-Prévert à Aulnay-sous-Bois, Le Parvis, scène nationale de Tarbes, Théâtre Garonne à Toulouse, Réseau Open Latitudes 2, Le Bois de l’Aune à Aix-en-Provence

Ce spectacle est programmé dans le cadre du festival Latitudes contemporaines, festival de la scène contemporaine, du 3 au 19 juin 2015 à Lille, Roubaix, Valenciennes, Arras, Villeneuve-d’Ascq, Courtrai.

Plus d’infos sur www.latitudescontemporaines.com

Maison folie Wazemmes • 70, rue des Sarrazins • 59000 Lille

Réservations : 03 20 55 18 62 ou accueil@latitudescontemporaines.com

Le vendredi 5 juin 2015 à 20 heures

Durée : 1 heure

13 € | 7 € | 5 €