« Néant » de Dave St-Pierre, Théâtre de l’Oulle à Avignon

« Néant », Dave St-Pierre © Alex Huot

Brasser de l’air et du néant

Par Pierre Fort
Les Trois Coups

Pour les offrir au public, Dave St-Pierre tire de son corps de beaux et gros blocs de néant. Gros comme son cœur.

Nu comme un ver, coiffé d’une perruque blonde et revêtu d’une sorte de housse mortuaire ne dissimulant rien de son anatomie, Dave St-Pierre vient chercher le public qui fait la queue. Il se trémousse frénétiquement, tortille du cul, pousse des cris hystériques, dans un grand bruit de froissement désordonné, comme un papillon affolé. À l’extérieur, le spectacle a déjà bien commencé. Fagoté comme un sac, l’artiste assis un peu plus tard au milieu des spectateurs, commente les arrivées des retardataires d’une voix criarde, surexcitée et… vide son sac.

« Vous me reconnaissez ? Ça manque de culture ici ! Moi, j’étais une superstar à Avignon en 2009…». Oui, c’était bien lui, avec sa compagnie au complet, qui jouait alors dans le In Un peu de tendresse bordel de merde !, un des plus grands succès du Festival. Depuis, la compagnie a explosé, Dave St-Pierre est violemment contesté au Québec. Se retrouver seul dans le Off sonnerait comme une disgrâce et une humiliation: « Un décideur a décidé de ne plus travailler avec moi parce que j’étais une vieille recette ». Il ne lui reste plus qu’à rappeler son prestige passé et à égrener les noms glorieux qu’il a côtoyés : « J’ai joué dans les festivals du monde entier, avec Pina Bausch, j’ai dansé avec Jan Fabre. J’ai été programmé dans le même festival qu’Olivier Dubois, dans le même festival qu’Anne Teresa De Keersmaeker…». Annonçant la couleur, il invite à prendre des photos de lui pendant le spectacle parce qu’il aime ça. Et il simule une branlette parce que « c’est agréable ! ». Jouant de réminiscences belges ou nijinskiennes, le personnage, par son attitude presque enfantine, désamorce ainsi l’obscène.

Dave St-Pierre ne semble plus croire à la danse contemporaine, au milieu professionnel, à la « performance muséale », à l’art contemporain, à la critique, même lorsque celle-ci est élogieuse : « Dans Le Monde, le journal, ils disent : “une incroyable invention spectaculaire”. Mon cul, oui ! ». À quoi peut donc croire encore Dave St-Pierre ? Il en a gros sur la patate mais il a toujours plusieurs tours dans son sac. Le spectacle consiste en une succession de quasi « numéros » de music-hall, étonnamment visuels. Numéros que l’artiste coiffé à nouveau de sa perruque blonde, commente en des intermèdes qui lui permettent d’aiguillonner le public.

« Néant », Dave St-Pierre © Alex Huot
« Néant », Dave St-Pierre © Alex Huot

De sac et de corde

Lorsqu’il quitte son « costume » de blonde pour exécuter un numéro, Dave St-Pierre se métamorphose : Fregoli[1] taciturne, la mine sombre, le regard rembruni, il se concentre pleinement dans l’exécution. Dans une étrange contorsion des membres, c’est un faune antique à la barbe fournie, au corps menu, qui accomplit devant nous une gymnopédie macabre. Tantôt personnage de Giacometti, tantôt Job portant tout le malheur du monde, c’est un corps tragique, dans sa reconquête après la maladie. Corps montré sous tous les angles, corps scannérisé, corps annihilé, suspendu comme un poids mort.

Un ventilo, une machine à fumée, quelques lumières, des projections animées en vidéo-mapping (technique par logiciel de positionnement de la vidéo, pour envoyer des images sur des zones précises), des sacs en plastique sont les accessoires de quatre sous pour cette mise en scène. C’est dans ce « matériau disgracié[2] » que le performeur semble trouver le réconfort, en une alliance mystérieuse. Vortex tourbillonnant, une bâche de PVC se déploie majestueusement autour de son corps sous l’effet du souffle d’un ventilateur, offrant la magie d’une transformation infinie. Toute une poétique de l’air se décline ici. Des biches gonflables (« Biche ! Bitch ! ») se dégonflent peu à peu : « C’est le moment touchant du spectacle à partager avec vos amis sur Facebook. Je vous laisse vous recueillir sur ce moment triste ». L’inspiration est aussi une expiration.

Lorsqu’une dernière fois Dave St-Pierre revient, avec sa perruque, s’asseoir dans la salle il rappelle au public conquis : « c’est jamais clair la danse contemporaine ». Qu’importe ! Cela apporte une lumière dans nos cœurs assombris. Nul n’est prophète en son pays. Le public d’Avignon, quant à lui, a réservé le meilleur accueil à cet artiste, dont le spectacle a été un des plus grands succès du Off. 


Pierre Fort

[1] Acteur, ventriloque, musicien et surtout, transformiste italien célèbre (1867-1936)
[2] Roland Barthes, Mythologies, « Le Plastique » 


Néant, de Dave St-Pierre

Avec : Dave St-Pierre

Compagnie Dave St-Pierre

Conception musique : Stéfan Boucher

Conception lumières : Hubert Leduc-Villeneuve

Conception vidéo : Alex Huot

Durée : 1 heure (version abrégée pour le OFF)

Teaser vidéo

Photos : © Alex Huot

Théâtre de l’Oulle • rue de la Plaisance • 84000 Avignon 

Dans le cadre du Off d’Avignon

Du 7 au 30 juillet 2017, à 10 h 30

De 14 € à 20 €

Réservations : 09 74 74 64 90

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