« Nobody », d’après l’œuvre de Falk Richter, Printemps des comédiens 2013 à Montpellier

« Nobody » © Marie Clauzade

Exemplaire

Par Delphine Padovani
Les Trois Coups

Cyril Teste cueille les festivaliers du Printemps des comédiens aux portes du domaine d’Ô et les plante devant les locaux administratifs, sur un petit carré de gradins qui fait face à un grand écran de cinéma. Dos aux chapiteaux, privés de l’ambiance chaleureuse de la pinède, ils côtoient les esprits malades des juniors en « management », « coaching » et « consulting », jusque tard dans la nuit. Nécessaire et percutant.

Il n’y a d’abord que l’écran noir à regarder, sur lequel défilent quelques explications sommaires au sujet de la « performance filmique », objet artistique élaboré par Cyril Teste et le collectif MxM, développé au gré de leurs expérimentations scéniques. La performance que nous allons découvrir sera filmée et montée en direct. Les séquences préenregistrées ne pourront être supérieures à cinq minutes. Toute la musique diffusée sera mixée en notre présence.

Puis, la façade des bureaux du Printemps des comédiens prend vie. De jeunes silhouettes vêtues de costumes d’affaires traversent les couloirs, accompagnées d’une équipe de tournage munie de perches et caméras. Les fenêtres s’éclairent, les portes de l’ascenseur s’entrouvrent, se referment et, de nouveau, les couloirs se vident.

La séparation

Il faut se faire une raison. Nobody nous formera au jargon de la communication et du conseil aux entreprises, nous introduira dans les réunions de ses experts, nous initiera à leurs méthodes de travail, d’intimidation et de persuasion, nous montrera même qu’ils sont omniprésents, dans la finance, dans le commerce, dans la politique. Nobody nous plongera dans cet univers nauséabond, certes, tout en nous maintenant sciemment, durement, à distance.

D’abord parce que aucun des concepts manipulés dans le texte n’est assez clair pour que nous puissions nous en emparer. La prose de Falk Richter – dont plusieurs textes ont été exploités, coupés et montés pour composer une fiction originale – est tout à la fois subversive et creuse. À dessein, elle dénonce avec force les aberrations de la société contemporaine et se défile l’instant d’après en brassant des formules abstraites qui ne débouchent nulle part. Téléphones coupés, entrevues expédiées et contrats rompus excluent toute possibilité d’échange entre les personnages, autant qu’ils nous empêchent de cerner leurs problèmes et de nous attacher à eux.

Ensuite parce que le procédé de la performance filmique est poussé à son paroxysme. La quasi-totalité du spectacle n’est visible qu’à l’écran, par caméra et montage interposés. Littéralement exclus du jeu, nous n’avons d’autre choix que d’en scruter cette version esthétisée, tout en conservant un œil sur la façade. Nous en guettons la moindre animation, dans l’attente du tableau d’ensemble qui saura contrebalancer la pression constante exercée par les gros plans des caméras. En vain, car le ballet des acteurs n’advient jamais. Ils n’apparaissent que furtivement, derrière les baies vitrées encagées dans la structure métallique du bâtiment, théâtre inaccessible des opérations.

Ici, l’adéquation entre les thématiques du texte, le choix de l’espace de jeu et le dispositif technique est exemplaire. L’insupportable coupure instaurée entre les comédiens et le public, le recours à l’image ainsi qu’à la projection vidéo, sans oublier l’excellent détournement d’un lieu réel de travail, sont absolument justifiés. Mieux encore, ils nous font gamberger tout au long du spectacle et donnent un véritable poids aux situations standardisées qui régissent la fiction.

On n’a rien dit de l’engagement des acteurs – actuelle promotion de la maison Louis-Jouvet / E.N.S.A.D – ni de la maîtrise des techniciens qui s’affairent à l’éclairage, à l’image, au son et au montage. Tous offrent pourtant un travail de haut niveau, dont témoignent la fluidité et la qualité du résultat filmique. Au sortir de Nobody, on est frappé par l’unité du travail de cette équipe, qui s’incline, sans orgueil aucun, devant la pensée complexe et polémique de Falk Richter. Une performance, en effet, réalisée dans la plus grande simplicité, au service entier d’une réflexion de combat sur l’inconscience professionnelle que la loi du marché impose à ses recrues. 

Delphine Padovani


Nobody, d’après l’œuvre de Falk Richter

Collectif MxM

09 82 20 37 09

Site : http://www.collectifmxm.com

Courriel : collectifmxm@gmail.com

Mise en scène : Cyril Teste / MxM

Assistante à la mise en scène : Marion Pellissier

Collaboration artistique : Anne Monfort

Avec les comédiens de la maison Louis-Jouvet / E.N.S.A.D. (École nationale supérieure d’art dramatique de Montpellier) : Elsa Agnès, Fanny Arnulf, Victor Assié, Laurie Barthélemy, Pauline Collin, Florent Dupuis, Katia Ferreira, Mathias Labelle, Quentin Ménard, Valentin Rolland, Morgan Sicard, Camille Soulerin, Vincent Steinebach et Rébecca Truffot

Avec les étudiants de l’École supérieure des beaux-arts de Montpellier : Morgane Lagorce et Hamza Lahlou

Avec les étudiants de master théâtre de l’université Paul-Valéry – Montpellier-III : Gislain Lannes et Henrietta Teipel

Chef opérateur : Nicolas Dorémus

Création lumière : Julien Boizard

Musique originale : Nihil bordures

Régie générale : Mustapha Touil

Régie son : Thibault Lamy

Perchiste : Guillaume Allory

Cadreur : Christophe Gaultier

Photo du spectacle : © Marie Clauzade

Printemps des comédiens • 178, rue de la Carriérasse • 34097 Montpellier cedex 5

Tramway : ligne 1, arrêt Malbosc

Site du théâtre : www.printempsdescomediens.com

Réservations : 04 67 63 66 57

Du 9 juin au 13 juin 2013, dimanche et mardi à 22 heures, lundi, mardi et mercredi à minuit et demi

Durée : 1 h 45

14 € | 11 € | 9 € | 8 €

Autour du spectacle :

– Jeudi 13 juin à 19 heures : rencontre avec Cyril Teste aux Micocouliers

Reprise du 21 septembre au 8 octobre 2016

Le Monfort • 106, rue Brancion • 75015 Paris

01 56 08 33 88

http://www.lemonfort.fr/programmation/nobody_1