« Nos serments », d’après « la Maman et la Putain », de Jean Eustache, les Célestins à Lyon

« Nos serments » © Élisabeth Carecchio

On ne badine pas
avec l’amour

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Ils ont une trentaine d’années et entreprennent de revisiter au théâtre le film mythique (et daté) de Jean Eustache, « la Maman et la Putain ». Surprise : les errements sentimentaux soixante-huitards s’exportent fort bien !

Le film traitait de la question de la liberté sexuelle, des raisons d’être et des limites de cette « philosophie » dont, à contre-courant de son époque, il montrait le leurre à travers les souffrances de cinq personnages, leur difficulté à vivre l’utopie. Alexandre / Jean-Pierre Léaud y interprétait un trentenaire désargenté et oisif, vivant avec (et aux crochets de) trois femmes successives, chacune d’elle ancrée socialement et incarnant une relation à l’amour particulière. Chaque histoire, abordée dans l’enthousiasme des commencements, va se terminer dans les pleurs et la douleur de la passion, sans qu’Alexandre en paraisse vraiment touché… La caméra de Jean Eustache suivait les personnages comme dans la vie, n’éludant (presque) aucun temps mort, mettant en relief au contraire ces moments de vacuité qui font la vérité (et sans doute le sel et le prix) de la vie. Ce rythme lent était interrompu çà et là par des crises, Marie ou Gilberte ou Veronika essayant en vain de faire comprendre à Alexandre qu’elle n’acceptait plus son manque d’engagement, qu’elle ne parvenait pas à se garder de la jalousie et surtout qu’elle souffrait du mal d’amour.

La transposition qu’en propose Julie Duclos sonne juste. Le passage du cinéma au théâtre est maîtrisé, ce qui n’était pas gagné au départ : Julie Duclos capte l’écume des jours, ces adolescents attardés qui prennent leur temps pour parler des heures entières d’une question sans vraiment tenter de la résoudre, pour le plaisir de faire bruire des concepts, avec ce petit peu de snobisme des intellos de quartier Latin, ou pour jouer tout simplement comme de jeunes chiens fous qu’ils sont encore (à se réveiller, par exemple, ou à sortir de la pièce du même pas, scènes adorables).

Fragments d’un discours amoureux

Le cinéma s’invite dans le théâtre en suivant les personnages hors de la chambre, qui sert de pièce à vivre. On est sur les talons de François au moment où il fuit Mathilde ou Esther, on regarde son ami Gilles quand, après avoir réconforté Esther, il reste de longues minutes face à son bureau, pensif, tandis que seule dans le studio, elle semble elle aussi bien songeuse… Ces moments de vidéo, forcément plus distanciés, paraissent parfois un peu longs : on a envie de revenir dans cette chambre où le réel, le vrai, se passe. Astuce de la scénographie de Paquita Milville : son décor, très cinématographique, avec son spot en premier plan, comme si la scène à laquelle nous assistons n’attendait que le cameraman, fait la part belle aux éclairages de Jérémie Papin, précis, subtils, qui suivent la course du jour, baignent le lit de soleil ou annoncent la nuit. C’est le décor qui place ces Serments à notre époque, de même que la musique très présente : Joan Baez a remplacé Fréhel, ou les accessoires (le portable au lieu du filaire)… François lit encore, et pas sur tablette mais un vrai livre de papier, signe peut-être qu’il est hors du temps.

Oui, nous sommes pris par les amours d’Esther, Mathilde ou Oliwia, séduits par leur charme, leur féminité : on a envie avec elles de secouer ce dandy de François si exaspérant, de le rendre apte à donner de lui-même. Oui, cette histoire sensible ne nous est à aucun moment étrangère, pas plus que la Recherche du temps perdu ou le Jeu de l’amour et du hasard… Julie Duclos la rend éternelle et universelle, elle n’a pas pris une ride.

Elle y est aidée par de jeunes comédiens engagés et délicats qui nous parlent à l’oreille, si proches de nous. Alix Riemer apporte une intensité et une légèreté merveilleuses à Esther, dont elle parvient à restituer les hésitations et la pudeur. David Houri, quant à lui, explore les facettes de l’égoïsme de François, son immaturité, et réussit même à procurer de l’épaisseur à ce personnage qui n’en veut surtout pas ! Mais tous (Yohann Lopez, Magdalena Malina, Maëlla Gentil) sont formidables de jeunesse, de sensibilité, de justesse. La pièce jamais ne pèse, elle nous fait sourire, voire franchement rire, malgré la tristesse qui envahit à l’idée que oui, décidément, l’utopie reste toujours au placard. Julie Duclos n’en est pas à son premier spectacle, on attend les prochains avec impatience ! 

Trina Mounier


Nos Serments, très librement inspiré de la Maman et la Putain de Jean Eustache

Cette pièce de théâtre, œuvre originale, entend rendre hommage à Jean Eustache et à son chef-d’œuvre, la Maman et la Putain

Par la compagnie L’In-quarto

Texte : Guy-Patrick Sainderichin et Julie Duclos

Mise en scène : Julie Duclos

Avec : Maëlla Gentil, David Houri, Yohan Lopez, Magdalena Malina, Alix Riemer

Collaboration artistique : Calypso Baquey

Scénographie : Paquita Milville

Lumière : Jérémie Papin

Son : Pascal Ribier

Vidéo : Émilie Noblet

Costumes : Lucie ben Bâta, Marie-Cécile Viault

Photos de Nos serments : © Élisabeth Carecchio

Coproduction Théâtre national de la Colline, C.D.N. Orléans-Loiret, Le Mail-scène culturelle de Soissons, MA scène nationale-Pays de Montbéliard, Célestins-théâtre de Lyon, Théâtre de Poche-Genève, Cie L’In-quarto

Production déléguée : C.D.N. Besançon

Les Célestins • 8, place Charles-Dullin • 69002 Lyon

Réservations : 04 72 77 40 00

www.celestins-lyon.org

Du 31 mars au 10 avril 2015 à 20 h 30 sauf le dimanche à 16 h 30, relâche le lundi

Durée : 2 h 40 avec entracte