Obliques, festival des écritures scéniques du réel, du 25 mars au 7 avril 2013 à Brest

Azote et fertilisants © D.R.

Obliques, quand la réalité tangue…

Par Aurore Krol
Les Trois Coups

Tout nouveau festival brestois, Obliques vient, durant deux semaines, de mettre à l’honneur les écritures scéniques du réel. Vaste sujet qui a tenu sa promesse de programmation éclectique et pluridisciplinaire. Menés par le Théâtre du Grain, ces quinze jours ont parsemé la ville de propositions émergentes et souvent brèves, de paroles fragiles et urgentes. Retour non exhaustif sur quelques-unes de ces représentations.

LCause, c’est le nom de l’espace associatif qui sert de point central au festival, rue Ernest-Renan. Un Q.G. bien nommé où spectateurs, bénévoles et artistes se retrouvent le soir pour une soupe ou un verre. Mais également un cadre qui, sans tomber dans le lieu commun de bon nombre de professions de foi culturelles, appelle à de vrais temps de partage.

Les « boîtes à texte » éparpillées en divers points stratégiques de la ville en sont un des nombreux exemples. Des boîtes destinées à une collecte d’écrits à la poésie hasardeuse, de coups de gueule anonymes, de considérations. Le public se prend d’ailleurs au jeu, griffonnant quelques lignes ou déposant des extraits d’œuvres pour que les comédiens s’en emparent lors de soirées cabaret mêlant improvisation, humour et musique.

Des propositions interactives, des textes vivants, collant au plus près des questionnements actuels et liant l’intime au collectif, voilà donc ce qui a été chuchoté, chanté, crié ou dansé au cours de ces derniers jours à Brest. Occasion privilégiée pour le vivier d’artistes locaux de présenter formes en cours et laboratoires de réflexion aux quatre coins de l’espace urbain. Rien de figé ou de linéaire, mais, au contraire, du vivant et de l’effervescence troublante…

Au Fourneau, sur le port de commerce, une lecture parle en pointillé de la catastrophe A.Z.F., qui marqua tragiquement les mémoires toulousaines le 21 septembre 2001. Ça s’appelle Azote et fertilisants, et les mots d’une quarantaine de personnages s’y entremêlent autour des voix de Ronan Mancec, l’auteur, et de Laure Fonvieille, metteuse en scène. S’emparant d’extraits en toute simplicité, les deux lecteurs-interprètes ont choisi l’épure : des chaises, un micro, deux voix qui se croisent, des silences et des sourires, cela suffit à remuer les cœurs et à réfléchir sur les marques irréversibles laissées aux habitants.

Chronique de crise

Un peu avant, une comédienne et une danseuse viennent de s’emparer du thème de la démocratie, évoquent une « chronique de crise » où il s’agirait de déconstruire les lexèmes qu’on nous sert comme vérités sacrées, afin de les désinvestir de leurs définitions factices, d’en retrouver le sens originel, l’étymologie.

Écrit et mis en scène par Simon Le Doaré, ce pamphlet théâtral est inspiré des réflexions d’Étienne Chouard, professeur marseillais qui, en 2005, avait été le fer de lance du non à la Constitution européenne. Reprenant les grandes lignes de réflexion de ce penseur, Simon Le Doaré signe un texte sarcastique, au plus près de l’actualité et du politique. Dommage cependant que l’autodérision ne se fraye pas plus de chemin dans ce monologue didactique. Car, si la dénonciation est efficace, le propos pèche parfois par manque de distance et d’humilité.

« Concerto pour salopes en viol mineur » © D.R.
« Concerto pour salopes en viol mineur » © D.R.

Côté jeu, Démocratie, etc., est porté par la voix d’Anaïs Cloarec, comédienne au timbre joueur, qui ironise le propos. À ses côtés, une danseuse met en corps les concepts évoqués, de la crise à la corruption des élus. Gestes tendus ou désarticulés, langage premier fait de gestes et de postures afin de basculer l’expression vers un autre médium.

Autre lieu, autres questions. Après les incohérences économiques, place aux résonances que le quotidien d’une jeune femme algérienne peut avoir sur nos vies. Tilelli est un prénom, celui de cette jeune Kabyle dont Sarah Floch a recueilli le témoignage sous forme de récit brut. Histoire de rencontre et d’amitié qui se tisse, bulle de délicatesse que cette manière de porter un parcours comme l’on étirerait un fil hors du temps.

Présentée comme une étape de travail, la représentation manque parfois encore de transitions, mais l’émotion de l’interprète, la justesse de son regard et des confidences en voix off suffisent à nous toucher. Ce frisson-là, précieux et nécessaire, fait vite oublier les quelques imperfections formelles.

Putains de guerrières !

Titre coup de poing, volontairement aussi vendeur qu’un teasing d’émission choc, Concerto pour salopes en viol mineur clôt la programmation. Performance irrévérencieuse, irriguée par la plume rageuse et narquoise de Jessica Roumeur, cette pièce est composée de témoignages déformés par les contraintes socialement imposées dans le traitement du viol.

Pourquoi la parole des victimes est-elle systématiquement réduite à un objet compassionnel tétanisant et factice ? Pourquoi le fait de dire s’apparente-il a un chemin de croix jonché d’avis à l’emporte-pièce comme autant de passages obligés ? Les textes, ici, ne vont pas vers le terrain de l’évidence et du protectionnisme, mais plutôt vers celui d’une colère salvatrice. Pas de longues métaphores sur la souillure intime, pas de prétendu indicible, mais un phénomène social à remettre d’urgence dans le champ du débat public. En face de nous, pas des « putains de victimes », pour paraphraser l’un des textes clefs du spectacle, mais des guerrières qui nous emmènent sur un terrain où on ne voudrait pas les attendre. Ne les libérez pas, elles s’en chargent…

Obliques est un festival qui a la fougue de sa jeunesse. Un espace volontairement dédié aux prises de risques et aux formes non abouties. Parce qu’il n’y a jamais assez d’art dans la vie, ni assez de vie dans l’art, il ne reste plus qu’à souhaiter que ces écritures du réel perdurent et nous donnent rendez-vous l’an prochain… 

Aurore Krol


Obliques, festival des écritures scéniques du réel, à Brest

Du 25 mars au 7 avril 2013

www.festival-obliques.fr

Réservation : contact@festival-obliques.fr

Organisé par le Théâtre du Grain • 12, rue Victor-Eusen • 29200 Brest

et un collectif d’artistes

Azote et fertilisants, de Ronan Mancec

Lecture : Ronan Mancec et Laure Fonvieille

Vendredi 5 avril 2013 au Yacht Club de la Rade de Brest (1er Éperon, port de commerce à Brest) à 17 heures et samedi 6 avril au Fourneau (11, quai de la Douane, port de commerce à Brest) à 17 h 30

Démocratie, etc., de Simon Le Doaré

Cie Hiatus : www.compagniehiatus.com

Mise en scène : Simon Le Doaré

Avec : Anaïs Cloarec et Gwenola Rozec

Lundi 1er avril 2013, à LCause (4, rue Ernest-Renan à Brest), à 18 h 30 et samedi 6 avril à 17 heures

Concerto pour salopes en viol mineur, de Jessica Roumeur

Mise en scène : Antonin Lebrun

Avec : Anaïs Cloarec, Louise Forlodou, Sophie d’Orgeval et Jessica Roumeur

Jeudi 4 avril 2013, à LCause (4, rue Ernest-Renan à Brest), cabaret Tangentes à partir de 19 heures et samedi 6 avril à LCause à 19 heures

Tilelli, de Sarah Floch

Création sonore : Clément Braive

Mardi 2 avril 2013, à la Petite Librairie à 18 h 30 et vendredi 5 avril au C.A.T.T.P. Ponchelet (Centre d’accueil thérapeutique à temps partiel • 55, rue Jules-Guesde à Brest) à 14 h 30

Prix libre