Occupation du Centre dramatique national de Besançon

© Stéphanie Ruffier

CDN de Besançon, fer de lance de la lutte 

Par Stéphanie Ruffier
Les Trois Coups

Depuis plusieurs jours, le Centre dramatique national de Besançon est devenu le quartier général d’échanges et de médiatisation des doléances des métiers de la culture et des arts.

C’est à deux pas de la Rhodiacéta, usine de textile dont le réalisateur Chris Marker a immortalisé les luttes en 1968, que le ton s’est durci. Le matin du 11 mars, à la Rodia, lieu de concerts de musiques actuelles, la Coordination des Intermittents et des Précaires de Franche-Comté a réuni les acteurs du milieu culturel pour réagir à la vague d’occupations contestataires, dont l’Odéon est la figure de proue (lire l’article ici). Ensemble, ils ont voté et investi dans la foulée le bâtiment public.

Les banderoles et le dortoir, dans le hall vitré du théâtre, contribuent à la visibilité de l’occupation. Ici, dans un fonctionnement horizontal, tout se discute et se vote en AG. La revendication prioritaire reste assez corporatiste : on réclame la prolongation de « l’année blanche ». La réouverture des salles vient seulement en deuxième position. Déjà un an de mise à l’arrêt qui met les équipes de programmation et les administrations sur les rotules !

Le plus urgent : assurer la sécurité et la survie matérielles des intermittents. Sans leur statut, déjà fort contraignant, ceux-ci voient se profiler un avenir aussi incertain que misérable. Au-delà, on défend aussi l’élargissement des droits à tous les professionnels qui subissent les rigueurs d’un emploi en discontinu. Dans un esprit d’ « intersectionnalité », on cherche à élargir la lutte à tous les précaires. Sont évoquées les difficultés rencontrées par les artistes auteurs, les femmes enceintes, les primo-accédants au statut. Les droits sociaux font l’objet de fortes inquiétudes. Beaucoup craignent une future réforme de l’assurance chômage et le massacre probable des acquis.

CDN-Besançon-occupé © Coordination-des-intermittents-et-précaires-Franche-Comté
« Banderoles » © Coordination des intermittents et précaires de Franche-Comté

L’occupation 24 h / 24 s’est déroulée sans encombre. Dans cette ruche où tous les intermittents portent du noir, les actions s’organisent avec fluidité : « N’hésitez pas à faire comme nous, investissez le CDN. Entrez, venez poser des questions, inscrivez-vous sur le planning des roulements pour dormir ici ! », peut-on entendre.

Des restaurateurs (tels Court-Circuit ou JG Traiteur) se sont rapidement mobilisés pour assurer les repas des militants. Une grande table où s’emmêlent des câbles d’ordinateurs tient lieu de centre d’informations, comme de fourmillante salle de montage vidéo et audio.

Écoutez-nous

Vendredi matin, une réunion avec la DRAC (direction régionale de l’action culturelle) a tenté – sans grand espoir – de faire remonter au ministère le mot d’ordre : « Nous sommes la culture, écoutez-nous ! ». L’après-midi, sur le parvis, en plein air, des sympathisants se sont réunis. Au micro, à côté d’un drapeau rouge de la CGT Spectacle, on égrainait les soutiens : les étudiants de l’Isba (Institut supérieur des Beaux-Arts), le Conservatoire de Dole, l’association BBRBU (Bars Boîtes Restos de Besac Unis), l’Antonnoir (salle de concert privée), d’autres lieux culturels et des compagnies bisontines… Une liaison téléphonique permettait d’entendre en direct les camarades de l’Odéon. Martin est venu rapper sur le thème des violences policières.

CDN-Besançon-occupé © Coordination des intermittents et précaires-Franche-Comté
« La Rodia en lutte » © Coordination des intermittents et précaires de Franche-Comté

On prépare aussi des actions futures : envahissement de la ville par des visuels et des banderoles, « attentats-concerts » (un appel aux musiciens est d’ailleurs lancé). La Boum flash de la danseuse et vidéaste Christelle Pinet est passée par là samedi. Ce rendez-vous hebdomadaire vise à lutter pacifiquement contre l’interdiction de danser dans les clubs et associations, en offrant un acte furtif de désaliénation collective dans l’espace public.

Vendredi, les étudiants du Deust Théâtre sont venus exprimer leur soutien et leur émotion. Conscients de leur chance d’avoir encore des cours en présentiel (ce n’est pas le cas de ceux et celles qui suivent la Licence Arts du spectacle à l’Université), ils s’interrogent toutefois dans une lettre collective : « Quelle est notre place en tant que jeunes comédiens dans ce monde où l’on nous dit que la culture n’est pas essentielle, dans cette période où il est impossible de se cultiver (théâtre, cinéma, concert..) ? Il est impossible de se rencontrer, il est impossible de partager nos créations à un public autre que les professionnels qui interviennent dans notre formation ».

Ces étudiants ont ensuite offert un happening qui confrontait le « c’était » (monde d’autrefois, perdu à jamais) et le « ce sera » (avenir nébuleux). Quel futur possible, quelles perspectives ? Leurs déplacements et leurs gestes de réconfort, leur marche vers l’avant se sont révélés extrêmement poignants, tout comme les mots qui clamaient leurs vingt ans, volés par la crise sanitaire, et les décisions gouvernementales, perçues comme incohérentes.

Alors, comment réagit-on dans l’équipe du CDN ? Le travail continue. Une partie du personnel se réjouit de la cohabitation et s’y investit. Quelle aubaine : dormir au théâtre, retrouver une vie sociale stimulante ! Dans les locaux, résidences de compagnies et montage de décor se poursuivent. Si elle soutient les revendications dans un communiqué, la directrice Célie Pauthe semble toutefois accueillir plutôt tièdement l’occupation. Elle s’inquiète de l’image de son établissement, notamment du respect des gestes barrières et des normes en vigueur. Pourtant, c’est le CDN qui apparaît médiatiquement comme le fer de lance de la lutte. Il bénéfice même de l’aura de « lieu résistant ».

Certains s’interrogent. N’est-ce pas l’occasion de questionner la démocratisation culturelle ? Comment ne pas cantonner la culture à des institutions publiques somme toute assez peu populaires ? Occuper Pôle Emploi ne constituerait-il pas un symbole plus fort ? 

Stéphanie Ruffier