« Occupe-toi du bébé », de Dennis Kelly, Théâtre national de la Colline à Paris

Dennis Kelly s’occupe
de notre perception
du monde

Par Nicolas Arribat
Les Trois Coups

Occupe-toi du bébé. Ou plutôt, non, ne t’en occupe plus, car le bébé est mort ! Occupe-toi donc de la carrière politique de ta maman, ou de la carrière professionnelle de ton psychiatre. Ou plutôt, non, ne t’occupe de rien : on le fait pour toi ! Regarde seulement, tu n’en croiras pas tes yeux.

Occupe-toi du bébé

La pièce Occupe-toi du bébé, de Dennis Kelly, a tout, en apparence, pour être ennuyeuse. Un sujet pesant : l’infanticide. Une forme théâtrale périlleuse et « sérieuse » : celle du témoignage. Un objectif didactique : une réflexion sur la vérité, sur le réel, sur les médias, sur notre perception enfin. Or, loin d’être barbante, cette pièce est à la fois captivante, très intéressante et très efficace. Occupons-nous-en donc un peu, elle le mérite !

Deux femmes, puis deux hommes viennent s’asseoir sous les projecteurs, devant la caméra d’un réalisateur. Où sont-ils ? Dans un studio ? En tout cas, devant une caméra. Et, puisque la caméra filme et puisque l’image est retransmise en direct sur un écran géant, ils sont sur cet écran. Ils nous apparaissent donc médiatisés, dans un rapport de représentation que nous connaissons bien, celui de la télévision. Ils sont là pour témoigner, pour parler d’eux et de ce qui leur est arrivé. Pour se représenter, donc.

Qui sont-ils ? Que veulent-ils ? Que disent-ils, au juste ?

Qui sont-ils ? La fille et la mère. Le psychologue et le mari de la fille (entres autres). La mère, Lynn Barrie (Olivia Willaumez), est politicienne. Mais elle est, peut-être avant tout, une mère brisée : elle a perdu son fils et ses deux petits-enfants, et sa fille a fait de la prison. Mais elle est, aussi, une politicienne qui se révolte contre la langue de bois. Mais elle est, aussi, une mère qui gère difficilement son rôle de mère. Mais elle est, aussi, une politicienne qui veut gagner les élections coûte que coûte pour échapper à son malheur, quitte à utiliser son image de mère brisée. Mais, mais… qui est-elle au juste ? Est-elle plus mère que politicienne ? Plutôt sincère ou plutôt pragmatique ? Nous croyons le savoir, l’image qu’elle nous donne nous convainc. Et puis elle nous apparaît sous un autre visage, et nous sommes déroutés…

La fille, Donna (Aurélie Édeline), est d’une part une fille en quête d’une personnalité : elle a grandi à l’ombre d’une femme forte, sa mère. Cette Donna est d’autre part profondément blessée : elle a été accusée du meurtre de ses enfants. Elle a fait de la prison pour cela, mais a été relâchée, faute de preuves. Elle reste une femme traumatisée : ses deux enfants sont morts…

L’échec du langage, la victoire de la représentation

Ce qui fait l’intérêt de cette pièce, c’est que Dennis Kelly, l’auteur, joue avec nous. Avec notre empathie. Avec notre tendance à croire ce que l’on voit, à prendre la médiatisation du monde pour le monde lui-même. Le personnage à qui nous accordions dix minutes auparavant notre crédit nous paraît soudainement hypocrite et manipulateur. Et pourtant rien n’a changé dans son discours, nous avons seulement été séduits par un autre personnage. Ou plutôt par l’image que ce dernier nous a donnée de lui. Nous sommes victimes, malgré nous, de la représentation des choses et des gens. Et Dennis Kelly nous le fait comprendre habilement. Comment s’y prend-il ?

En confrontant les témoignages. Mais pas seulement. Il place chacun des personnages à la fois en représentation (devant la caméra) et hors représentation (interrogatoire intimiste sans caméra, ou scènes de la vie de tous les jours). En faisant cela, c’est d’une part la contradiction des personnages qui jaillit en pleine lumière. Ou plutôt la complexité de leurs intérêts. D’autre part, et essentiellement, c’est l’échec du langage comme médium social qui transparaît : tous les personnages se mentent d’une certaine manière, et acceptent les mensonges des autres. Par intérêt, par empathie, par habitude, par maladresse, par prudence ? Leurs raisons sont multiples, mais importent peu : la démonstration de Dennis Kelly est probante. Parce qu’elle est éloquente. Parce qu’elle nous prend à témoin. Parce qu’elle nous met face à nos propres erreurs d’interprétation, à nos propres « jeux » de dissimulation. Et, surtout, parce qu’elle nous prend en flagrant délit de « sémantisation » de ce que nous voyons.

Une interprétation de grande qualité, une mise en scène efficace

Tout cela n’aurait pas été perceptible sans une justesse absolue du jeu des comédiens. Ceux-ci se devaient d’être convaincants à deux niveaux : d’une part, celui de la représentation (lorsque les personnages sont devant la caméra et qu’ils « témoignent ») ; d’autre part, celui de la non-représentation (en hors champ). Car, nous l’avons dit, c’est entre ces deux modes d’apparition que s’opère la démonstration de Dennis Kelly. L’exercice était périlleux pour les comédiens, mais ils l’ont accompli avec brio.

Quant à la mise en scène d’Olivier Werner, elle est sans accrocs. Entièrement au service du propos, elle s’est fait oublier. Sauf peut-être occasionnellement, lorsque nous entendions des morceaux de Schubert remixés. Mais ceci n’est qu’un détail qui ne saurait remettre en question son efficacité.

Le propos de Dennis Kelly est donc restitué dans toute son ampleur. Alors se produit quelque chose d’étrange et de fort : la pièce se transforme en expérience théâtrale. C’est notre perception, non pas seulement de spectateur mais d’homme, qui se trouve remise en question. Notre perception du monde. Et ce n’est pas rien ! 

Nicolas Arribat


Occupe-toi du bébé, de Dennis Kelly

Le texte a paru à L’Arche Éditeur.

Traduction de l’anglais : Philippe Le Moine et Pauline Sales

Mise en scène : Olivier Werner

Avec : Jean-Pierre Becker, Aurélie Edeline, Vincent Garanger, Marie Lounici, Anthony Poupard, Olivier Werner, Olivia Willaumez

Scénographie : Olivier Werner et Jean-Pierre Gallet

Création et régie vidéo : Marina Masquelier

Création et régie son : Fred Bühl

Création et régie lumière : Kévin Briard

Assistante à la mise en scène : Marie Lounici

La Colline • 15, rue Malte-Brun • 75020 Paris

Métro : Gambetta

Réservations : 01 44 62 52 52

www.colline.fr

Du 8 janvier au 5 février 2011, le mardi à 19 heures, du mercredi au samedi à 21 heures, le dimanche à 16 heures

Durée : 2 heures

De 9 € à 27 €