Entretien avec Chloé Vivarès, « Artemisia Gentileschi », Théâtre Train bleu, Festival Off Avignon

Une artiste éclatante qui donne de la force au public !

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Le spectacle de la dernière création du groupe Vertigo, « Artemisia Gentileschi », offre un écrin à la comédienne Chloé Vivarès qui incarne la peintre baroque. Le procès qui s’ouvre en 1612, quelques mois après le viol de cette artiste de 17 ans par l’un de ses célèbres pairs, brosse le portrait d’une jeune femme d’exception, héritière de l’œuvre de Caravage.

Cette « reconstitution vraie », créée par quatre comédiens et Guillaume Doucet (auteur, metteur en scène et traducteur), résonne tant avec notre époque marquée par #metoo… Artemisia était-elle une séductrice, voire une affabulatrice ? Pourquoi a-t-elle mis tant de temps pour témoigner ? Son agresseur, protégé des puissants et ami de son père, qui lui donne des cours de perspective, est-il bien celui qui l’a « déflorée » ? Dans les faits, le peintre fut condamné et Artemisia devint une grande peintre de cour – aujourd’hui réhabilitée mais encore mal connue. Un spectacle à découvrir au théâtre du Train bleu !

Le spectacle de Guillaume Doucet s’inspire de l’adaptation d’un texte anglais, It’s true It’s true It’s true, d’Ellice Stevens et Billy Barrett, mais aussi de transcriptions du procès de 1612. C’est donc un objet composite ?

Le metteur en scène aime les pièces de culture anglaise, leur humour, leur théâtralité, leur langue un peu concise et tranchante « avec l’air de ne pas y toucher », comme il dit. Il a découvert la dernière création de la compagnie The Breach Theater à Édimbourg et a demandé le texte : cette écriture de plateau fournit bien la colonne vertébrale du spectacle Artemisia Gentilieschi. À cela s’ajoutent une sélection des archives du procès en latin et italien, traduites en français. La biographie de la peintre par l’historienne de l’art Mary Garrart a aussi nourri notre travail : elle a déconstruit la lecture de l’œuvre d’Artemisia qui prévalait depuis des siècles – soulignant son immense talent, indépendamment de son viol ou du point de vue féminin émanant de certains tableaux. Enfin, Guillaume Doucet nous a fait des commandes : j’ai ainsi écrit le texte sur « la peinture dorée » que j’ai la joie de dire chaque soir. J’essaie d’exprimer à quel point cette matière difficile (l’or) devient une arme de pouvoir pour se transcender par l’art, quand on a été blessé par la vie.

« Reconstituer la dignité d’une personne détruite »

Peut-on alors parler de création collective ?

Nous sommes tous très investis, faisons des propositions, mais non, le spectacle n’est pas une création collective. Le metteur en scène choisit et son travail est très méticuleux. Il a des visions précises dans lesquelles il faut entrer. En fait, il y a deux phases dans le travail avec Vertigo : d’abord une période très libre de « randonnées ». On découvre nos personnages, on explore des paysages que l’on n’aura pas l’occasion de revisiter ensuite. Par exemple, Philippe Bodet (qui interprète l’agresseur) a fait une incroyable improvisation sur un pape ; Gaëlle Héraut et Bérangère Notta ont fait des propositions sur la juge qui ont abouti à un spectacle sur une affaire de harcèlement qui se joue en salles de classes. Gaëlle a remanié une improvisation sur Judith (d’après Judith décapitant Holopherne) que l’on retrouve également dans le spectacle. La performance que je fais sur « le doré » dans le spectacle est partie d’une image d’un graffeur représentant un masque de femme avec un loup doré : lors d’une improvisation dans une salle, le masque sur le visage, j’ai couvert un mur de grandes feuilles blanches des mots d’Artemisia « c’est vrai », à la bombe dorée, jusqu’à l’épuisement.

Vient ensuite une seconde phase de travail. Elle peut sembler parfois difficile pour l’acteur car l’exploration cesse. On répète la pièce en elle-même et tout devient net : il s’agit de rendre l’image qui a été calée et de lui insuffler de la vie. Guillaume Doucet a été formé au TNB, à l’époque de Stanislas Nordey : un certain rapport à la langue et au corps l’ont influencé. Dans ses mises en scène, les images claquent parce qu’elles sont précises sur scène. Le rythme compte aussi beaucoup, ainsi que le travail sur le son.

1-Artemisia-Gentileshi © Caroline Ablain
© Caroline Ablain

Le spectacle (scénographie, costumes, musiques) est truffé de références hétéroclites : pouvez-vous nous parler de cette proposition « baroque » ?

Le metteur en scène voulait opérer des glissements entre les époques, donner à voir des équivalents actuels d’artistes femmes, par exemple. Chaque rôle est conçu pour se référer à l’Histoire et pour résonner avec notre époque. Son désir d’anachronisme fait s’entrechoquer des époques, des formes théâtrales comme la performance, des costumes, des matières, des musiques. La musique de Vivaldi est travaillée pour aboutir à quelque chose de plus rock. On trouve aussi des références à l’univers pop, à l’univers des séries. Ces choix divisent le public : certains adorent, d’autres n’entrent pas dans cette proposition.

Artemisia est une partition superbe pour une actrice. Déjà, c’est une peintre : étiez-vous particulièrement sensible à cet aspect ?

Quel bonheur, oui ! J’étais particulièrement excitée par la description du tableau d’Artemisia Judith décapitant Holopherne (on connaît la version du Caravage) : l’un de mes passages préférés dans le spectacle. Je trouve qu’il résume toute la pièce : on parle à un public qui est dans un tribunal, on décrit un tableau fait par une immense artiste, qui parle de la façon dont elle a transfiguré son viol en peignant une héroïne qui se venge, Judith ; la boucle est bouclée. Artemisia est une héroïne censée donner de la force au public. Chaque fois que je joue, je regarde les spectateurs en me demandant qui va se sentir concerné personnellement (et il y en a tellement…). Cette description est un moment réjouissant car c’est l’endroit de la pièce qui fait le plus communauté : Artemisia inclut les spectateurs, fait preuve de générosité. 

Le moment où l’on représente le tableau, où l’on joue la scène de la décapitation, est plus plastique, performatif. Les images ont une dimension spectaculaire (la tête coupée d’Holopherne Agostino a été notamment faite par un artiste qui travaille dans les effets spéciaux au cinéma). Cette description a aussi donné lieu à une performance jouée en musée qui dure 20 minutes, devant un cadre vide. J’adore faire cela !

« Je suis une actrice très organique »

Comment avez-vous travaillé le rôle d’Artemisia ?

Déjà, j’avais très envie d’incarner cette artiste courageuse, audacieuse, qui s’est inventée des vies (espionne, mère, commerçante de renom, ayant des amants et amantes, autonome financièrement) et possédait une force de caractère rare. Le statut de la femme à l’époque fait qu’elle a été injustement oubliée. J’aime son humour : quand elle demande, lors du procès, après avoir été torturée « pourquoi elle a été forcée de témoigner », elle fait preuve de répartie, elle répond du tac au tac sans se plaindre.

La partition est formidable mais ce n’était pas simple d’aller au charbon. Le passage le plus difficile à interpréter est la longue répétition du « c’est vrai ! »: il requiert une précision de la pensée très forte et impose de ne pas produire une sur énergie. Mon travail d’actrice, mon parcours intérieur, était de passer d’Artemisia à Chloé, d’élargir Chloé à la salle, puis, à la question plus générale du militantisme.

Je suis une actrice très organique – un élément très complémentaire avec la précision de Guillaume. Quand il sentait que je basculais du côté de la plainte, pour jouer Artemisia, il me reprenait. Il me questionnait sur la victimisation, sur le comportement à adopter face à la justice, sur les codes à trouver pour que la jeunesse transparaisse dans mon personnage. Il y a des moments où, comme avec les époques, je fais des allers-retours entre Artemisia (18 ans) et Chloé (30 ans). Guillaume est très intéressé par cela : il demande à ses acteurs de passer de l’incarnation à la sortie du personnage.

© Caroline Ablain

Quand on incorpore une parole, ne pensez-vous pas qu’elle devient sienne : Artemisia n’est-elle pas devenue vous ?

Personnellement, je trouve la notion de personnage peu intéressante. Mais elle permet parfois de dissocier deux types d’enjeux : le ressenti de l’écoute de quelqu’un exprimant une situation de l’ordre de la fiction, et quelqu’un qui, tout à coup, constate qu’un public est en train de le regarder faire. Les deux dialoguent à l’intérieur de soi, mais on fait passer une chose au premier plan ou l’autre. C’est cela qui crée du présent, une notion que j’ai mis des années à comprendre. Je me demandais comment être au présent, arrêter de penser, car je pense tout le temps ! C’est une affaire de plan : faire passer au premier plan le ressenti d’une situation, c’est ce qu’on appelle « être présent ». Et cela n’empêche pas la pensée de continuer : je pense sans arrêt quand je joue, cela ne s’arrête jamais, mais c’est au second plan.

Quel rapport entretenez-vous avec le féminin ?

Le texte s’amuse avec la question de l’attirance que suscite la femme : Artemisia joue par exemple deux versions de Suzanne (une jeune fille peinte dans le tableau Suzanne et les vieillards) : elle montre les clichés de la femme séductrice dans la représentation picturale d’Allesandro Allori et le point de vue de la femme, qui subit le regard et le désir, dans celui d’Artemisia. En tant qu’actrice, mon rapport à la séduction est paradoxal et mériterait d’être creusé. Dans la vie, je ne me maquille pas, je ne mets pas de bijoux, je porte des robes quand je m’y sens plus à l’aise. Quand je décide d’être « jolie », je le fais avec des codes plus troubles. Je crois que le metteur en scène m’a choisie aussi pour cela. Artemisia porte donc un pantalon, un corset. Elle se sent dépossédée d’elle-même et sa lutte interne consiste à se réincarner, à ne pas se laisser désincarner par les autres : tout cela doit s’exprimer par mon regard, ce que je dégage (de l’ordre de la dignité) et la façon dont je lutte avec les émotions. Le parcours de mon personnage vise à reconstituer la dignité, au moins en apparence, d’une personne détruite, du moins jusqu’à ce qu’elle soit torturée lors du procès. Là, la dignité disparaît et une chose plus animale et violente se manifeste.

Le propos de la pièce sur le viol, le statut de la femme, résonnait-il chez vous façon singulière ?

Oui, politiquement, le propos de la pièce me touche à titre personnel. J’ai l’espoir qu’elle pourra éduquer, notamment de jeunes gens, par le biais de l’affect et de l’identification. Artemisia a 17 ans quand elle est violée, elle est connectée au réel, à notre époque. Je suis heureuse de défendre le point du vue du spectacle.

Le récit du viol est-il difficile à jouer ?

Au début, il l’était. Ce témoignage est très impudique, détaillé et nécessite de transmettre l’idée qu’Artemisia refuse le rôle de victime que lui attribue la justice : elle sait que les émotions vont la desservir, donc elle lutte contre. Ce moment (répété) est surtout dur à entendre pour le public.

© Caroline Ablain

La palette de jeu ne s’arrête pas à Artemisia. Vous interprétez aussi divers individus venant témoigner au tribunal ou une chanteuse. Une multiplicité jouissive pour un(e) acteur.rice, non ?

Les gens ont beau savoir qu’il faut distinguer le rôle de la comédienne, il est difficile de distinguer les deux. J’adore casser ce code : le spectateur est obligé de se rappeler que je ne suis pas Artemisia, puisqu’il me voit jouer d’autres rôles. Il se dit que je joue et j’aime cette idée méta théâtrale.

La chanson finale au micro, face public, interprétée par nous quatre (trois actrices et un acteur déguisé en femme), Fuckers, vient d’un groupe de femmes engagées, actuelles, anglaises (les Savages) qui fait du rock de garage très musclé. Là encore, cette scène permettait de créer un sentiment de communauté très fort avec le public.

Pour finir, avez-vous des projets personnels en dehors de Vertigo ?

Je me découvre en tant qu’actrice. La collaboration, si riche, avec Vertigo m’a fait grandir. J’ai toujours le souhait de découvrir qui je peux être d’autre encore, en tant qu’interprète. J’ai envie de me confronter à d’autres rapports au jeu, d’être dans des zones d’inconfort. Et surtout, d’écrire de plus en plus, d’allier le plus possible mon amour du jeu à celui des mots… 🔴

Propos recueillis par Lorène de Bonnay


Artemisia Gentileschi, de la cie Vertigo

D’après le texte It’s true, it’s true, it’s true d’Ellice Stevens et Billy Barrett et les transcriptions du procès intenté à Agostino Tassi en 1612
Site de la compagnie
Texte, traduction, mise en scène : Guillaume Doucet
Avec : Chloé Vivarès, Philippe Bodet, Gaëlle Héraut, Bérangère Notta
Durée : 1 h 25
À partir de 15 ans

Théâtre du Train Bleu • 40 rue Paul Saïn • Avignon
Du 8 au 27 juillet 2022 (relâche les 14 et 21), à 20 h 20
De 14 € à 20 €
Réservations : 04 90 82 39 06 ou en ligne
Dans le cadre du Festival Off Avignon
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