« Parachute », d’Ibrahim Maalouf, Théâtre national de Bretagne à Rennes

Ibrahim Maalouf à Vienne © Jean-François Picaut

Le parachute
s’est bien ouvert

Par Jean-François Picaut
Les Trois Coups

Après Quimper et Ploërmel, l’Orchestre symphonique de Bretagne et Ibrahim Maalouf sont revenus à Rennes présenter la dernière composition du trompettiste. Un vrai succès.

Le concert de ce soir s’intitulait Est-Ouest / Nord-Sud et méritait bien son nom. Après une première partie qui comportait un extrait des Indes galantes de Rameau, le Concerto pour pipa et orchestre de Tan Dun et le Bœuf sur le toit de Darius Milhaud, le public a pu apprécier Parachute, la création du Franco-Libanais Ibrahim Maalouf.

Après les Indes rêvées de Rameau, familières à nos oreilles, le contraste était grand avec le Concerto pour pipa et orchestre (à cordes) de Tan Dun. C’est le jeune Yew Kok qui joue le pipa (espèce de luth chinois). Le premier mouvement (andante molto) est plutôt sombre et discordant, le pipa y a un son métallique dans les forti. L’orchestre sort de son registre habituel en jouant très souvent de façon percussive, mais peu à peu un rythme de danse chinoise s’installe, plus mélodieux. On retrouve ces percussions des cordes et du pipa dans l’allegro, très alerte, où les musiciens de l’orchestre donnent également de la voix, dans des sortes de cris qui ne sont pas sans rappeler les arts martiaux. Les deux derniers mouvements, adagio et allegro vivace convergent vers des choses plus classiques et séduisent aussi bien par leur grâce mélodique que par la virtuosité finale. L’esprit est à la fête dans le Bœuf sur le toit avec ses rythmes brésiliens. Mais si l’ensemble donne l’impression d’un tourbillon gai et brillant, cela n’exclut pas quelques moments quasi élégiaques. Darrell Ang rayonne ici par son élégance et son énergie.

Oser se lancer

Après l’entracte, Ibrahim Maalouf présente longuement Parachute, son dernier opus, dans ce style inimitable qui oscille entre didactisme, décontraction et humour. Il explique le titre, qui est comme une métaphore de l’œuvre. À l’instar d’un saut en parachute, elle compte trois temps : une première partie improvisée, le saut dans le vide ; une partie centrale écrite, le vol ; et une dernière partie également improvisée, la réception ou l’atterrissage. Seules la première et la troisième partie comportent une véritable incertitude, un risque : il faut oser se lancer.

Pour un orchestre classique, l’improvisation, pain quotidien des jazzmen, n’a rien d’évident et, malgré la préparation assurée par Ibrahim Maalouf, on le sent clairement dans l’hésitation du départ. Puis, si nous avons bien vu, l’impulsion est donnée par Éric Bescond (flûte traversière), et insensiblement l’orchestre entier finit par entrer dans le jeu. Néanmoins, comme les choses sont fragiles, on pénètre assez vite dans la partie centrale, écrite.

Ce mouvement est largement dominé par la fameuse trompette à quarts de ton d’Ibrahim Maalouf, qui est vraiment le cœur névralgique de l’œuvre. Elle est de temps à autre relayée par le piano de Frank Woeste. La masse sonore de l’orchestre, qui évoque à la perfection une improvisation comme l’avait annoncé le compositeur, semble surtout unie par la puissante pulsation qui parcourt l’ensemble. On retrouve parfois des impressions fugitives qui rappellent le poignant Beirut du trompettiste. Un autre endroit sonne comme un requiem avec un piano très percussif. Ibrahim Maalouf ne s’accorde pratiquement aucun répit, et son investissement est total, spécialement dans de longs moments méditatifs, empreints d’une grande délicatesse.

La dernière partie, après que le chef Darrell Ang s’est retiré sur la pointe des pieds, montre bien toute la fragilité d’une improvisation par un si grand ensemble. L’orchestre se lance puis décroche un peu avant de reprendre, s’éteint pour de bon, mais repart sur un dialogue fécond entre Éric Bescond et Ibrahim Maalouf.

Le public a fait un accueil très chaleureux à cette création que l’on doit à la complicité entre Marc Feldman (administrateur général de l’orchestre) et Ibrahim Maalouf, qui a relevé ici un nouveau défi. Un rappel festif alliant Maalouf et son compère Frank Woeste est venu brillamment clore l’ensemble. 

Jean-François Picaut


Parachute, d’Ibrahim Maalouf

Direction : Darrell Ang

Avec : Ibrahim Maalouf (trompette), Frank Woeste (piano), Yew Kok (pipa)

Photo d’Ibrahim Maalouf : © Jean-François Picaut

Orchestre symphonique de Bretagne • 42 A, rue Saint-Melaine • B.P. 30823 • 35108 Rennes cedex 3

02 99 275 276

Site : http://www.o-s-b.fr

Théâtre national de Bretagne • salle Vilar • 1, rue Saint-Hélier • 35000 Rennes

Réservations : 02 99 31 12 31

www.t-n-b.fr

Les 9 et 10 mars 2015 à 20 heures

Durée : 2 heures, avec entracte

25 € | 11 € | 8 €