« Phèdre », d’après « Phaidra », de Yannis Ritsos, Théâtre national de Bretagne à Rennes

Phèdre © D.R.

La passion portée à l’incandescence

Par Jean-François Picaut
Les Trois Coups

Portée par le texte de Ritsos et soutenue par une comédienne hors pair, Christine Letailleur poursuit son travail exigeant autour des rapports amoureux.

Une fois encore, Christine Letailleur a décidé de porter à la scène un texte qui ne lui est pas destiné. Inspirée d’Euripide et, à un moindre degré, de Sénèque, la Phaidra de Yannis Ritsos (1909-1990) est un long poème écrit en 1974-1975, sous la dictature des colonels dont le poète eut beaucoup à souffrir. Le texte a été inséré dans Quatrième dimension, un recueil mêlant théâtre et poésie, composé pour combattre la dictature sous le couvert du mythe.

Quand le texte commence, Phèdre, la fille « de Minos et de Pasiphaé » comme dit Racine, a déjà décidé de succomber à la passion qu’elle éprouve pour Hippolyte, son beau-fils, fils de Thésée et d’une Amazone. Pour les Grecs de l’Antiquité, cette passion était incestueuse. Christine Letailleur ne s’intéresse guère à cet aspect. Elle concentre son attention sur le scandale que constitue, jusqu’à nos jours, le désir passionnel d’une femme mûre pour un tout jeune homme. Sa libre adaptation met l’accent sur l’aspect érotique de cette passion, jusqu’à l’exacerbation, accentuant le côté cru du texte.

Une diction hiératique

La pièce commence par un hymne de Phèdre en l’honneur des jambes de l’éphèbe qu’elle aime. Valérie Lang (Phèdre) est seule en scène, assise dans un fauteuil derrière un rideau transparent, qui servira d’écran pour projeter des images en lien avec le contexte d’écriture du texte par Ritsos. L’actrice est à peine éclairée par une lumière qui rappelle Georges de La Tour. Sa voix est amplifiée et, au début, cela crée une sorte de gêne. Puis on se rend compte qu’elle permet de s’approcher au plus près du souffle, du pneuma, et le procédé prend alors tout son intérêt. Le texte est proféré lentement, on dirait scandé. On est au-delà du poétique, dans quelque chose qui touche au religieux et justifie cette diction hiératique, de l’ordre de la psalmodie. Les forces qui s’affrontent par humains interposés ne s’appellent–elles pas Aphrodite, la force amoureuse qui brise les genoux, et Artémis, invoquée ici comme parangon de la chasteté et déesse de la nature sauvage.

Face à cette passion, Hippolyte, quand il s’exprime (ce n’est pas souvent, heureusement), confine au ridicule. Le fier chasseur, le bel athlète pour qui brûle Phèdre emploie un ton geignard, voire pleurnichard. On a fort envie de lui botter le train ! Heureusement, il est vite réduit à un gisant ensommeillé, auquel Phèdre va pouvoir adresser des paroles d’autant plus enflammées que la nudité de l’éphèbe attise et exaspère son désir.

Éros alterne avec l’attrait de Thanatos

Tandis qu’Hippolyte dort, Phèdre le veille, le couve des yeux, s’abîme dans sa passion. Ses paroles sont à la fois amoureuses, ô combien !, et maternelles. Le texte se fait plus prosaïque, mêlant les époques selon un procédé cher à Ritsos. Peu à peu, Phèdre prend conscience des obstacles qui se dressent devant elle et la priveront de la possession de l’être aimé. Dès lors, son élan vers Éros alterne avec l’attraction de Thanatos. La passion atteint son akmè tragique, et l’on s’achemine vers l’issue fatale qu’a imposée la tradition. Ici, à la différence de ce que l’on peut lire chez Racine, la calomnie est l’œuvre directe de Phèdre.

Cette Phèdre fort éloignée de Racine et qui s’apparente à un monologue a dérouté quelques spectateurs. C’est, malgré cet aspect, un très beau travail d’adaptation et de scénographie, surtout. Cet univers de pénombre et de lumière où évolue, comme le fantôme d’Œnone, un Manuel Garcie‑Kilian qui interprète à la fois Thésée et une nourrice, est proprement fascinant. Valérie Lang porte littéralement le texte. Sa voix aux inflexions si variées et si riches donne chair au poème ardent qu’est Phaidra. Sa gestuelle et son corps sculpté par la lumière incarnent cette Phèdre passionnée et sombre. C’est son interprétation magistrale qui fait exister le poème sur scène et renouvelle l’approche qu’on peut avoir du texte de Ritsos. 

Jean-François Picaut


Phèdre, d’après Phaidra, de Yannis Ritsos

Traduction : Anne Personnaz

Éros Onyx éditions, 2010

Libre adaptation, mise en scène et scénographie : Christine Letailleur

Avec : Valérie Lang (Phèdre), Laurent Cazanave (Hippolyte), Manuel Garcie‑Killian (Thésée et la Nourrice)

Lumières : Stéphane Colin

Son : Thierry Coduys

Vidéo : Stéphane Pougnand

Photo : © D.R.

Théâtre national de Bretagne • salle Serreau • 1, rue Saint-Hélier • 35000 Rennes

Site : www.t-n-b.fr

Renseignements, billetterie : 02 99 57 56 66

Du 19 mars au 27 mars 2013 à 20 heures (relâche le 24 mars)

Durée : 1 h 30

25 € | 18 € | 12 €