« Pinocchio », d’après Carlo Collodi, Théâtre national de Bretagne à Rennes

Pinocchio © Élisabeth Carecchio Pinocchio © Élisabeth Carecchio

La complexité de l’enfance

Par Aurore Krol
Les Trois Coups

Il y a quelques semaines « Cet enfant » était joué au T.N.B. Cette fois, c’est une autre pièce de Joël Pommerat que le public rennais peut apprécier. Spectacle tout public à partir de 8 ans, « Pinocchio » évoque aussi ce thème cher à l’auteur qu’est le lien parent-enfant.

Dans sa vocation première, le conte s’apparente souvent plus à l’horreur qu’au merveilleux. C’est le cas de cette réécriture noire de la célèbre histoire du pantin, à la fois inquiétante et ironique. Les répliques y sont cinglantes, le ton résolument moderne. S’adresser aux enfants, pour Joël Pommerat, ce n’est visiblement pas édulcorer le propos puisqu’on assiste à une plongée dans un onirisme cauchemardesque. Pinocchio n’est pas un petit enfant sage. Il est joué par une femme à la voix impertinente, cela accentue l’idée d’hybridité du personnage. Cet humanoïde asexué à la parole décomplexée est un personnage dont les paroles sont incisives. Incisives envers la pauvreté de son père, mais aussi envers les règles de fonctionnement social, qu’il écorche par des phrases au demeurant naïves et justes.

Pourquoi Pinocchio ment-il ? Est-ce par honte de soi, honte de cette pauvreté qu’il ne veut pas accepter ? Ou est-ce par envie de repeindre le réel de manière un peu plus jolie ? Car si sa logorrhée est ce qui le conduit à différentes mésaventures, c’est aussi ce qui le sauve de la digestion lente dans le ventre de la baleine… Personnage de la parole, il doit donc réaliser un véritable parcours initiatique pour devenir personnage de parole, devenir un être de chair, fiable et sincère. On entre aussi dans une dimension philosophique : Pinocchio prend conscience de la responsabilité qu’il a. Il se rend compte de l’impact de ses actes, sur lui mais aussi sur les gens qui l’aiment. Il se confronte aux injustices, comme à ce simulacre de procès qui l’expédie en prison, mais aussi aux sentiments quand son père commence à lui manquer.

Beaucoup d’enfants dans la salle sont impressionnés. J’ai moi-même eu quelques sursauts face à une cruauté qui n’est pas adoucie. Et ce, particulièrement lors d’un noir elliptique où l’on entend en off les cris de Pinocchio se faisant maltraiter par une bande de voleurs. Le réalisme de bon nombre de scène est cependant contrebalancé par quelques insertions poétiques visuellement remarquables. Je pense en particulier aux quelques apparitions de la fée et également au passage où Gepetto et Pinocchio sont éjectés du ventre de la baleine et se retrouvent sur une mer en furie.

Un très beau spectacle, donc. Un très grand spectacle aussi qui évoque l’enfance dans sa complexité, dans la richesse de ses questionnements, sans pour autant occulter ses zones d’ombre. La lumière, tantôt blafarde, tantôt sépia, semble nous plonger dans un souvenir évoqué par un conteur-narrateur au visage peint de blanc. Ce personnage au débit de parole précipité peut aussi bien faire penser à l’Auguste qu’au Monsieur Loyal d’un cirque désuet. Bien que servant d’intermédiaire, il ne nous éloigne pas des péripéties du pantin. Au contraire, il sert à mettre en valeur la parole retransmise, à souligner son importance. Et cela ne rend que plus percutantes les leçons de vie qui en sont tirées.

Par une mise en scène poétique et étrange, tout en clair-obscur et mise en abyme, Joël Pommerat nous donne un nouvel éclairage de l’œuvre de Carlo Collodi. En partant de la trame bien connue d’un bout de bois qui finit par devenir enfant, il nous offre un texte de réflexion sur l’essence même de la notion d’humanité. 

Aurore Krol


Pinocchio, d’après Carlo Collodi

Texte et mise en scène : Joël Pommerat

Cie Louis-Brouillard

Avec : Myriam Assouline, Pierre‑Yves Chapalain, Jean‑Pierre Costanziello, Daniel Dubois, Maya Vignando

Scénographie : Éric Soyer

Lumières : Éric Soyer, avec Renaud Fouquet

Animaux, mannequins : Fabienne Killy

Son : François Leymarie, Grégoire Leymarie, Yann Priest

Musique : Antonin Leymarie

Photo : © Élisabeth Carecchio

Théâtre national de Bretagne, salle Jean‑Vilar • 1, rue Saint-Hélier • 35000 Rennes

Du 13 au 17 mai 2008 (adaptation en langue des signes française par Noémie Churlet pour la représentation du samedi 17 mai 2008 à 20 heures)

Durée : 1 h 15

Renseignements-réservation : www.t-n-b.fr ou 02 99 31 12 31

Tarifs : 23 € | 17 € | 12 € | 8 €