Portrait de Jean Lacornerie, directeur du Théâtre de la Croix‐Rousse à Lyon

Jean Lacornerie © Bruno Amsellem / Signatures

À la croisée des genres

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

C’est d’une voix douce et bien timbrée que Jean Lacornerie se raconte.

On entend dans ses paroles d’homme mûr l’écho du jeune soprano qu’il fut lorsque, enfant, il chantait dans un chœur à Strasbourg, sa ville natale. S’impose immédiatement une idée qui fonde son travail de metteur en scène, celle de la recherche permanente d’un équilibre entre prima la musica et prima le parole. Chacun sait aujourd’hui que cet artiste est devenu l’un des rares et incontournables spécialistes du théâtre musical en France. Pour en arriver là, force est de constater que son parcours, sans appuyer le trait, ressemble à une sorte de conte de fées, tendance plutôt Andersen ou frères Grimm.

La liste des marraines et parrains qui se sont penchés sur son berceau artistique est impressionnante. Citons pêle-mêle sans être exhaustif : Gérard Mortier, Serge Dorny, directeurs d’opéras, Jacques Lassalle, patron du T.N.S. puis administrateur du Français, Bernard Dort, Ginette Herry, Guy Walter, Bernard Yannotta, pédagogues et/ou érudits. Mais il faut aussi mentionner, car Jean Lacornerie y tient, sa mère, qui l’emmenait au théâtre, à l’opéra ou au concert quand il était écolier. Ou la femme dont il était amoureux, qui lui enseignait le piano au conservatoire strasbourgeois. Amour déçu qui le conduisit à abandonner le clavier lorsque l’enseignante s’en alla. Ou encore ce professeur d’éducation musicale au lycée qui lui fit découvrir un autre amour, celui du chant lyrique.

De ces années, Jean Lacornerie se souvient avec une tendre mélancolie accompagnée d’un humour réjouissant : « J’allais tout voir, tout entendre, même en resquillant, quoique le prix des places fût raisonnable ».

Ambitieux, mais sachant prendre son temps, khâgneux puis étudiant en lettres, Jean Lacornerie décrit avec une distance amusée une période de sa vie chanceuse qui, de rencontres en stages, lui permit de s’assurer qu’il voulait devenir metteur en scène d’opéra. En élève rigoureux, formé à l’exigence par ses deux années de classes préparatoires, il évoque son esprit de sérieux, tantôt découragé, tantôt récompensé. Bénéficiant d’une bourse « Jack Lang », dont l’objectif était de faire éclore une nouvelle génération de metteurs en scène lyriques, il effectue un stage à l’Opéra de Nice alors investi dans la production d’un Parsifal bien traditionnel. Sa mission : prendre des notes et donner les tops en régie. Expérience frustrante au milieu de professionnels habitués à chanter en français ou en italien. Sa pratique de l’allemand, Wagner oblige, lui permet quand même de s’insérer concrètement dans une réalisation opératique.

À 26 ans secrétaire général du Français

Suit un court passage au Théâtre de la Monnaie à Bruxelles. Stagiaire à la mise en scène et figurant, il s’ennuie quelque peu, mais parvient à nourrir sa réflexion sur ce que sont, pour le meilleur et pour le pire, les « grosses machines » de l’art lyrique. De retour à Strasbourg, partageant son temps entre la faculté et le théâtre universitaire, il s’abreuve des spectacles du T.N.S. et de l’Opéra du Rhin. Puis vient l’évènement décisif : Jacques Lassalle l’intègre dans son équipe, et c’est, muni d’un beau dossier sur l’Heureux Stratagème de Marivaux, que Bernard Dort a remarqué, qu’il commence une collaboration de six années qui le mènera du T.N.S. à la Comédie-Française. Sans transition, il passe du plateau au bureau en devenant à 26 ans secrétaire général du Français. Cette expérience déterminante lui permet de peaufiner son désir de devenir metteur en scène et d’appréhender les missions d’un directeur de théâtre. Aujourd’hui encore, il se souvient avec émotion d’une période de sa vie où étaient indissociablement liées richesse du travail théâtral et qualité des relations humaines.

À la tête du Théâtre de la Croix-Rousse depuis 2011, Jean Lacornerie développe maintenant un projet personnel unissant théâtre et musique, synthèse de ses années d’apprentissage.et de ses envies. Passionné par la comédie musicale, que de nombreux voyages aux États-Unis ont confortée, il travaille à se défaire des étiquettes en multipliant les passerelles entre les langages artistiques. Pour lui, dit-il malicieusement, « il y a de quoi ronger » chez Weill, Bernstein, Copland ou Styne. Son vrai désir de scène repose sur l’énergie, le bonheur de jouer, l’immédiateté du partage avec le public. Il continue de rêver à une formation commune des chanteurs et des comédiens qui lui permettrait d’aller plus loin et de s’aventurer plus souvent sur le terrain de la musique contemporaine.

Pour celui qui, enfant, s’émerveillait devant une représentation de l’Étourdi de Molière, mis en scène par Jean‑Louis Thamin, où les acteurs surgissaient de malles descendues des cintres, il reste à l’évidence plein de surprises musicales et théâtrales à inventer. 

Michel Dieuaide


Théâtre de la Croix-Rousse • place Joannès-Ambre • 69004 Lyon

Site : www.croix-rousse.com

Billetterie : 04 72 07 49 49

Photo de Jean Lacornerie : © Bruno Amsellem / Signatures