« Richard III », de Shakespeare, la Comédie de Saint‑Étienne

« Richard III » © Christophe Raynaud de Lage

Portrait du monstre en majesté

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Pour s’attaquer à un tel monument du théâtre, à la fois drame historique et portrait d’un monstre, il fallait bien un comédien de la trempe de Dominique Pinon. Laurent Fréchuret lui a confié le rôle-titre de « Richard III ». Avec raison.

Le metteur en scène et directeur du Théâtre de l’Incendie a choisi de faire flamber ce dernier épisode de la guerre des Deux-Roses, deux générations avant l’arrivée au pouvoir de la grande Élisabeth Ire. Cette période a opposé dans des luttes fratricides les York et les Lancastre, qui vont atteindre leur apogée dans le crime et l’horreur sous l’impulsion du prince Richard. Celui-ci, contrefait de naissance, né trop tôt mais « avec des dents comme un chien », objet de répulsion pour les autres et notamment pour sa mère, va mettre sa famille et son pays à feu et à sang pour conquérir la couronne. Pour y parvenir, il lui faudra tuer, entre autres, ses deux frères, et donc à chaque fois son roi, ce qui ajoute le régicide au fratricide, puis ses neveux, encore enfants. L’infanticide complète la panoplie du monstre. Ce n’est pas tant le goût du pouvoir qui lui sert de moteur, ni d’ailleurs celui du sang, mais un esprit de vengeance sur un sort trop injuste, la volonté de faire se superposer avec la réalité l’image hideuse qu’il donne, la jalousie face à ceux que la nature a mieux dotés (et tous le sont), le vertige du mal sûrement, où il espère exceller, c’est-à-dire, enfin, être le meilleur.

C’est donc ce personnage épouvantable mais complexe que révèle la très belle traduction de Dorothée Zumstein, très moderne, très fluide et capable de dire à la fois le poétique, le brutal et le grotesque, et qu’incarne avec brio un Dominique Pinon très à son aise sur les trois heures où il occupe le plateau, au centre de tous les regards. Ce qui fait performance, c’est la nécessité pour lui de tordre son propre corps, sa démarche et ses gestes pour incarner cet être difforme. C’est de donner des subtilités, et même des séductions, à cet homme qui parvient même à émouvoir un temps Lady Anne, l’épouse du roi assassiné et tendrement aimé. De pervertir le spectateur, comme le courtisan, en faisant de lui son complice, en suscitant chez lui comme une admiration devant le hors-norme de son cynisme, devant aussi la rhétorique savante et viciée qu’il déploie, cette intelligence malsaine qui jubile de sa démarche destructrice. Car, tout autant qu’il chosifie les humains, il manipule le langage, transmue le moral en immoral, le faux en vrai, l’horrible en délicieux, le fou en amuseur.

Vertige du mal

Et pourtant, à aucun moment, Dominique Pinon n’écrase les autres acteurs. Grâce en soit rendue à la distribution, de haut vol, rassemblée par Laurent Fréchuret, excellent directeur d’acteurs : Martine Schambacher, extraordinaire reine-mère à moitié folle, qui joue ici le rôle du bouffon à qui revient de prophétiser l’avenir et de dire aux puissants leurs quatre vérités. Les divers « numéros » qu’elle interprète avec une incroyable énergie, par leur terrible drôlerie, révèlent encore davantage ce monde en putréfaction. Jean‑Claude Bolle‑Redat, avec sa tête d’oiseau de proie, ses airs de chat et sa voix haut perchée, emmitouflé dans sa luxueuse robe de chambre, dans un personnage complètement décalé et inattendu, joue lui aussi les grotesques pour notre plus grand plaisir. Cette homogénéité de la distribution renforce l’idée d’une famille et d’une société tout entières gangrenées et propices à faire naître les monstres.

Ces scènes bouffonnes côtoient un certain réalisme macabre puisque Laurent Fréchuret ne nous épargne ni les têtes coupées ni les corps ensanglantés, avec parfois même une propension vers le grand-guignol qui n’est pas du meilleur goût.

L’outrance n’empêche pas l’émotion

Cette juxtaposition de scènes que seule relie l’outrance n’empêche pourtant pas d’affleurer l’émotion, comme lorsque Lady Anne (Pauline Huruguen) s’avance seule en bord de scène, les bras chargés d’une brassée de roses rouges et blanches, ou que les jeunes princes jouent avec leur grand-mère dans la tour où ils sont enfermés.

Quant à la scénographie, elle a le mérite de rapprocher les comédiens du public : la première rangée est en effet occupée par les acteurs qui la rejoignent quand ils quittent la scène. De ce fait, les tirades face à la salle prennent une autre dimension et semblent plus réalistes. Et le décor, fait d’une succession de toiles peintes qui se lèvent l’une après l’autre, est apte à suggérer les hauts murs comme les écrans qu’il faut franchir avant de toucher le fond de la réalité. De grandes tables rectangulaires soigneusement rangées sur les côtés deviendront champ de bataille, poussées avec brutalité par les adversaires à la fin de la pièce, puis formeront le puits dans lequel le corps de Richard, tout recroquevillé, sera jeté pour être enfin lardé de coups.

Dernier point qu’il convient de souligner tant cela devient rare : la diction parfaite des comédiens qui orne un spectacle parfaitement maîtrisé. 

Trina Mounier


Richard III, de William Shakespeare

Traduction : Dorothée Zumstein

Mise en scène : Laurent Fréchuret

Avec : Dominique Pinon, Thierry Gibault, Nine de Montal, Martine Schambacher, Jean‑Claude Bolle‑Redat, Amaury de Crayencour, Jessica Martin, Pierre Hiessler, Pauline Huruguen, David Houri

Dramaturgie : Vanasay Khamphommala

Scénographie : Stéphanie Mathieu

Lumière : Éric Rossi

Costumes : Claire Risterucci, assistée de Carmen Bagoë et Samy

Habillage : Cara ben Assayag

Maquillages, perruques : Françoise Chaumayrac

Son : François Chabrier

Régie générale : Alain Deroo

Régie plateau : François Pelaprat

Musique : Bob Lipman, Dominique Lentin

Photo : © Christophe Raynaud de Lage

Stagiaire de production : Bénédicte Ryckmans

Directeur de production : Slimane Mouhoub

Production : Théâtre de l’Incendie

Coproduction : Le Préau-C.D.R. de Basse-Normandie-Vire / Théâtre de Sartrouville et des Yvelines-C.D.N.

Avec le soutien du Théâtre de Villefranche-sur-Saône et du Théâtre de Gennevilliers, C.D.N. de création contemporaine

Avec la participation du Jeune Théâtre national

La Comédie de Saint-Étienne • Théâtre Jean-Dasté • 7, avenue Émile-Loubet • 42048 Saint-Étienne cedex 1

Réservations : 04 77 25 14 14

www.lacomedie.fr

Du 18 au 22 mars 2014, à 20 heures

Durée : 3 h 30 avec entracte

Tournée :

  • Du 27 au 29 mars 2014 : Théâtre de Sartrouville-C.D.N.
  • Le 3 avril 2014 : Théâtre de Privas
  • Les 8 et 9 avril 2014 : Théâtre de Villefranche-sur-Saône
  • Les 16 et 17 avril 2014 : Théâtre du Vellein à Villefontaine
  • Du 22 au 24 avril 2014 : Théâtre de la Renaissance à Oullins