« Roméo et Juliette », de Shakespeare, Opéra de Lyon

Du Shakespeare grand spectacle

Par Julie Olagnol
Les Trois Coups

Il est de ces pièces dont on ressort émerveillé mais pas profondément touché. « Roméo et Juliette », dans un décor et des costumes du talentueux dessinateur Enki Bilal, pourrait en faire partie. Comme il le souligne lui-même, Angelin Preljocaj offre une vision sans doute plus politique que romantique de la tragédie de Shakespeare. Un spectacle visuellement irréprochable mais qui pèche en émotion.

Dans le Roméo et Juliette d’Angelin Preljocaj, point de Montaigu et de Capulet. Point de château et de bals en costumes d’époque. Pas plus que de balcon, où Roméo, amoureux transi, guignerait les faveurs de sa belle. Le chorégraphe transpose l’action dans une citadelle retranchée, tenue par des nantis, où quelques marginaux tentent de survivre.

Les deux familles ennemies sont représentées, pour les Capulet, par une société omnipotente incarnée par Tybalt et sa milice, et la nourrice « dédoublée », tandis que les Montaigu deviennent une bande de joyeux comparses menée par Mercutio. Dans ce contexte totalitaire, Juliette fait la connaissance de Roméo, et leur amour surveillé, rendu impossible par l’ordre social, finira, comme dans le drame de Shakespeare, en bain de sang. Au détail près que Tybalt, symbole du pouvoir qui perdure, ne tombera plus sous les coups de Roméo. Un raccourci qui précipite le dénouement final et rend moins évident le rapport entre la situation des deux groupes et l’amour impossible des deux jeunes gens.

La querelle des deux clans de Vérone devient la lutte des opprimés contre les dirigeants, deux nouvelles « familles » modernes qui prennent vie sur scène dans un décor futuriste d’Enki Bilal, étrangement ressemblant à un camp de concentration. Un thème certes bouleversant, mais maintes et maintes fois repris en matière d’art, et qui peut sembler un peu facile. Les méchants sont en noir, Juliette en blanc, les nourrices portent du blanc et du noir. Les corps nus derrière des tentures, la fumée qui envahit la scène : on amasse des procédés « qui fonctionnent » pour susciter l’émotion du spectateur. Il faut dire, pour la défense du chorégraphe, que le drame de Shakespeare s’adresse au grand public.

Si la chorégraphie du ballet reste très inégale en termes d’émotion, elle n’en est pas moins grandiose. À l’instar des scènes de combat, où les mouvements dansés remplacent les coups ; de la rencontre entre Roméo et Juliette, poétique à souhait ; de la nuit d’amour des deux amants, avec en ombres chinoises des corps qui s’enlacent ; ou de la symétrie des suicides, frémissante de réalisme.

Les danseurs du ballet de l’Opéra de Lyon prouvent que le langage du corps est aussi éloquent que de longs vers. Le maintien de la posture, l’expression des visages, la fluidité des mouvements, les portés brisés, rendent à la perfection l’état d’esprit des personnages. Caelyn Knight (Juliette) et Denis Terrasse (Roméo) sont troublants de sensualité, Jean‑Claude Nelson (Tybalt) et Yang Jiang (Mercutio) débordent d’énergie tandis qu’Agalie Vandamme et Aurélie Gaillard (les nourrices) offrent leur touche de mordant et d’humour au ballet. On se régale aussi, à chaque nouvelle scène, des costumes d’Enki Bilal, tous droits sortis d’une bande dessinée.

Vingt numéros de la partition intégrale de Prokofiev sont interprétés en direct sous la direction de Johannes Willig. L’alternance audacieuse de la musique classique et de séquences sonores additionnelles rappelle avec subtilité la transposition du drame de Shakespeare à l’époque moderne.

Si l’intention est bonne et si la mise en scène frôle la perfection, le spectacle touche davantage par sa beauté visuelle que par son propos moderne. Ne regrette-t-on pas, finalement, ces grandes robes et ce satané balcon ?

Il suffit de se rappeler le désastreux Roméo et Juliette de Baz Lurhmann pour savoir qu’il est toujours délicat de vouloir « parler » à notre génération. Certains classiques devraient peut-être le rester… Actualiser l’un des plus grands succès de la littérature n’est pas une mince affaire. Angelin Preljocaj, lui, s’en sort plutôt bien. 

Julie Olagnol


Roméo et Juliette, de William Shakespeare

Musique : Serge Prokofiev

Chorégraphie : Angelin Preljocaj

Création le 27 décembre 1990 par le ballet de l’Opéra de Lyon

Interprètes : ballet de l’Opéra de Lyon

Décor et costumes : Enki Bilal

Direction musicale : Johannes Willig

Séquences sonores additionnelles : Goran Vejvoda

Lumières : Jacques Chatelet

Photo : © Jean‑Pierre Maurin

Opéra de Lyon • 1, place de la Comédie • 69001 Lyon

Réservations : 0826 305 325

Du 6 au 15 novembre 2008 à 20 h 30, jeudi 6 novembre 2008 à 19 heures et dimanche 9 novembre 2008 à 16 heures, relâche le lundi

Durée : 1 h 30

43 € | 15 €

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