« Saint-Félix, enquête sur un hameau français », d’Élise Chatauret, Théâtre de La Tempête, à Paris

« Saint-Félix » d’Élise Chatauret © Hélène Harder « Saint-Félix » d’Élise Chatauret © Hélène Harder

L’amour est-il vraiment dans le pré ? 

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Imaginez « Profils paysans », le documentaire de Raymond Depardon, porté à la scène. Stylisez, ajoutez humour et suspense, vous aurez une idée du nouveau spectacle d’Élise Chatauret : « Saint-Félix,  enquête sur un hameau français ».

Élise Chatauret a quelque chose d’une musicienne : ses créations sont aussi travaillées au niveau sonore que visuel. Elles nous font percevoir en particulier les voix ordinaires de gens que l’on n’écoute pas forcément. On se souvient ainsi avec tendresse, dans Ce qui demeure, de cette dame révoltée de 93 ans qui s’y confiait. Dans Saint-Félix, enquête sur un hameau français, c’est une petite commune que l’on entend cette fois : les vieux et les jeunes, les nouveaux ruraux et les briscards, les êtres humains et les bêtes, chiens en tête !

Cette nouvelle création réunit la même distribution (les délicieuses Justine Bachelet et Solenn Keravis) que dans Ce qui demeure. Elle est simplement agrandie de deux comparses aussi engagés et drolatiques (Emmanuel Matte et Charles Zévaco). La continuité se retrouve aussi dans l’achèvement de la scénographie et de la mise en scène, surprenantes et ludiques. Enfin, l’enquête documentaire est toujours au départ de la création. À l’évidence, Élise Chatauret a trouvé sa voie/x.

Et si on jouait à la ferme ?

Mais Saint-Félix s’affranchit largement de ces éléments. Déjà, la scénographie, saturée chromatiquement et constituée de maquettes, nous éloigne de la reconstitution. Le jeu déjanté et parfois outré transforme les individus en personnages. Enfin, l’hyper théâtralisation, comme le recours à la marionnette, expriment des fantasmes sur la ruralité. Si miroir il y a, il est donc déformant.

Les villageois sont parfois caricaturés, tournés en dérision, voire interrogés sur la violence latente qui règne dans le hameau. Car il n’est pas si facile de s’y installer, lorsqu’on est noir, américain ou jeune. La question de l’exclusion affleure. À Saint-Félix, on accueille tout le monde, mais on pense que les gens du coin sont des beaufs. On laisse vivre, mais n’a-t-on pas aussi laissé mourir ? L’enquête policière prend ainsi le pas sur l’enquête sociologique et pose la question de la responsabilité de chacun dans la mort d’une jeune citadine qui avait expérimenté une nouvelle forme de ruralité, peu appréciée par les autres.

L’amateur de théâtre documentaire se sentira peut-être floué, et le spectacle risque de faire tiquer ceux qui ont vécu en milieu rural. On ne saurait reprocher en tout cas ces choix à la metteuse en scène. Elle les explicite au cours de la représentation et les assume.

Par ailleurs, plus qu’une satire, le spectacle interroge la capacité même de voir l’autre sans plaquer ses filtres : il fut difficile d’accueillir dans le hameau la jeune Lucie, mais il n’est pas simple à une artiste de rendre compte d’un monde qu’elle ne connaît pas bien. Elle s’amuse de ce décalage, le thématise, et dans cette réflexion ludique et extrêmement maligne, tire son épingle de la botte de foin. 

Laura Plas


Saint-Félix (enquête sur un hameau français), d’Élise Chatauret

Compagnie Babel

Texte et mise en scène : d’Élise Chatauret

Avec : Justine Bachelet, Solenn Keravis, Emmanuel Matte, Charles Zévaco

Durée : 1 h 15

À partir de 12 ans

Teaser vidéo

Théâtre de La Tempête • Cartoucherie, route du Champ de Manœuvre • 750012 Paris

Du 26 mars au 14 avril 2019, du mardi au samedi à 20 heures, le dimanche à 16 heures

De 10 € à 22 €

Réservations : 01 43 28 36 36