Scènes élit l’Élysée (no 2), l’Élysée à Lyon

Je chie sur l’ordre du monde © D.R. Je chie sur  l’ordre du monde © D.R.

Du théâtre au cinéma, il n’y a qu’un pas

Par Élise Ternat
Les Trois Coups

Au-delà des mises en scène de textes de Riad Gahmi « Où et quand nous sommes morts » et « Le jour est la nuit » évoquées précédemment, ce sont de nombreux temps de projection en alternance avec des performances qui ont été proposés tout au long de la résidence de la compagnie Scènes au théâtre l’Élysée. Autant d’occasions de découvrir la prolixité du travail de Philippe Vincent associant habilement théâtre et cinéma.

En sus de la borne stéréoscopique, installée dans le hall du théâtre, des nombreuses projections : Erreur_1067, dernier film de Philippe Vincent, ou encore Mauzer, Taniko et Fatzer sur les textes de Heiner Müller et Bertolt Brecht, les Nocturnes de David Mambouch inspirées du spectacle éponyme de Maguy Marin ainsi que What a Morning par David Mambouch, Sophie Haza et Bullitt Ballabeni, deux performances ont été données.

Présenté en décembre dernier au Lavoir public, Je chie sur l’ordre du monde IV aborde une autre dimension du travail de la compagnie Scènes. Cette quatrième version d’une forme présentée en 1990 et 1991 puis entre 1999 et 2002 consiste désormais en une mise en parallèle entre le phénomène russe des Pussy Riot et trois des textes de Heiner Müller. Le postulat de la performance repose sur le lien existant entre des histoires nées de contextes historiques aussi particuliers que sont ceux de la Russie de Vladimir Poutine et l’Allemagne d’après-guerre.

Cette performance en trois dimensions se compose ici d’un ensemble de lectures déambulatoires qui investissent divers espaces de l’Élysée. C’est dans le hall du théâtre que débute la lecture du texte intitulé Je n’ai pas peur de vous de Marina Alekhina des Pussy Riot. Le dispositif choisi par Philippe Vincent consiste à suivre Anne Ferret, à la manière d’un tournage de film afin de projeter ce qui se joue en direct sur un écran. Le traitement noir et blanc ainsi que le cadrage choisi confèrent une dimension cinématographique et historique au propos de la comédienne, suggérant la mise en parallèle entre l’Allemagne d’hier et la Russie d’aujourd’hui. S’ensuivent les interventions de Jean‑Claude Martin et Mathieu Besnier avant de rejoindre le plateau du théâtre où l’on retrouve le jeune comédien courant sur place au milieu d’un imposant dispositif composé d’une caméra et de deux écrans. C’est une mise en abyme qui se joue sous les yeux du public muni de lunettes permettant de voir la projection en trois dimensions. L’univers cinématographique signé Philippe Grange est celui d’une forêt que l’on peut voir évoluer au gré de la course effrénée de Mathieu Besnier. Vient ensuite dans un troisième moment le texte de l’Homme dans l’ascenseur, incarné par Philippe Vincent, posté tout en haut d’un plongeoir.

Ici, clairement, le dispositif déambulatoire et cinématographique offre sa pertinence à cette performance plutôt ambivalente. En effet, cette forme est dotée d’un propos fort dans la mise en avant de figures d’antihéros, comme dans la mise en parallèle de deux époques à travers un ensemble de textes. Malheureusement, le zapping rapide opéré d’univers en univers tend à perdre en cours de route le spectateur.

Feu d’artifice de fin

La seconde performance, Un peu de patience avant qu’on nous défonce la gueule résulte de la rencontre entre divers artistes donnant lieu à une forme qui n’est autre que la conclusion parfaite de cette fin de résidence riche de trois semaines de collaborations et formes en tout genre. C’est le hall du théâtre qui est ici intégralement investi, et cela dans une configuration originale et, de mémoire, jamais vue. Du sous-sol au plafond, l’intégralité de l’espace fait œuvre de décor. Ici, comme dans la précédente performance, le propos militant est au service d’un théâtre engagé. La posture du metteur en scène consiste en l’affirmation d’une attitude offensive face au péril écologique, social, économique qui menace le monde contemporain.

Rien de révolutionnaire si ce n’est, là encore, la pertinence et la mise en espace du dispositif qui joint le fond à la forme. Philippe Vincent mêle en effet musique, cinéma et jeu théâtral avec pas moins d’une vingtaine d’interprètes. Le procédé renvoie à la dimension répétitive des chaînes de consommation, de la production à la destruction des déchets… Les divers interprètes vont et viennent inlassablement, produisent des détritus qui ne cessent d’être évacués puis reproduits, sans fin jusqu’à ce que la machine se grippe enfin. Le tout est joué sur un fond de blues à la fois bruitiste et lancinant, entremêlé à la lecture de nombreux textes militants et extraits de déclarations politiques.

Du théâtre au cinéma, Philippe Vincent nous montre qu’il n’y a qu’un pas. Et c’est là toute la richesse de cette résidence aux multiples facettes. La compagnie Scènes passe d’un registre à l’autre avec une remarquable habileté. Cette aisance désarmante confère au dispositif un intérêt tel qu’il risquerait de faire passer le propos au second plan si celui-ci ne prenait pas la voie d’un réel engagement. 

Élise Ternat


Je chie sur l’ordre du monde IV, de Philippe Vincent

Textes : Je n’ai pas peur de vous de Maria Alekhina, Héraclès II ou l’Hydre de Heiner Müller, l’Homme dans l’ascenseur de Heiner Müller, la Libération de Prométhée de Heiner Müller

Mise en scène : Philippe Vincent

Jeu : Mathieu Besnier, Anne Ferret, Jean‑Claude Martin et Philippe Vincent

Lumière : Hubert Arnaud

Costumes : Cathy Ray

Image 3D : Pierre Grange

Photo : © D.R.

Production : Scènes Théâtre Cinéma

Les 25, 26 et 27 avril 2013 à 19 h 30

Durée : 58 minutes

Tarifs : 12 € | 10 €

Armons-nous de patience avant qu’ils nous défoncent la gueule, de Philippe Vincent

Performance dirigée par : Philippe Vincent

Avec : Claire Cathy, Fabien Grenon, Gilles Chabrier, Margot Séraille, Emmanuel Robin, Damien Faure, Mathieu Besnier, Jean‑Claude Martin, Yann Lheureux, Anne Ferret et la participation de : Stéphane Bernard, Olivier Borle

Musique : Bob Lipman, Louis Dulac

Technique : Pierre Grange, Bertrand Saugier, Hubert Arnaud, Benjamin Lebreton, Jean‑Philippe Murgue, Cathy Ray et la participation de : Maud Dréano, Olivier Bernard

Le 4 mai 2013 à 19 h 30

Durée : 50 minutes

Tarifs : 5 €

L’Élysée • 14, rue Basse-Combalot • 69007 Lyon

Métro : Guillotière

Réservations : 04 78 58 88 25

www.lelysee.com