Sens interdits, festival international de théâtre à Lyon et métropole

« Hospitalités », de Massimo Furlan © Pierre Nydegger et Laure Cellier

Le festival de l’intelligence et du combat 

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Le festival Sens interdits nous réserve décidément, édition après édition, bien des surprises. Mais il ne varie pas sur l’essentiel : la nécessité de la distanciation pour comprendre et l’exigence de vérité pour combattre l’exclusion, l’indifférence et la lâcheté.

Le premier spectacle choisi n’a apparemment rien d’exotique. Il vient même d’un pays réputé pour ses vallées tranquilles, troublées seulement par les cloches des vaches et des églises, la Suisse. Et c’est un performeur, Massimo Furlan, qui en signe la mise en scène. Hospitalités se passe dans un petit village français, basque pour être précis ; les acteurs en sont les habitants et c’est leur aventure qu’ils racontent. Une aventure à hauteur d’homme qu’ils nous décrivent très simplement, modestement, comme si elle était d’une grande évidence : le village accueille une famille syrienne. Il s’agit donc d’un théâtre documentaire, particulièrement réussi et émouvant.

Cela dit, les choix scénographiques du metteur en scène sont assez statiques et pourraient facilement engendrer l’ennui. En effet, les acteurs, assis sur des bancs en fond de scène, se lèvent l’un après l’autre pour se présenter et dire leur petite différence – laquelle explique en partie leur cheminement. Certains partagent alors avec le public des détails particulièrement intimes et douloureux de leur vie. Mais, progressivement, ils deviennent des personnes et cela nous touche. Tout doucement, ils prennent vie et nous interpellent : qu’est-ce qui nous empêche, nous, confortablement assis dans nos fauteuils, d’accueillir à notre tour, de montrer que nous sommes capables d’hospitalité ? Bien entendu les chants basques contribuent à créer de la beauté et de l’émotion, mais ce n’est pas l’essentiel : Massimo Furlan a su créer avec Hospitalités un moment fort du Festival, un spectacle exigeant, fait avec des amateurs qui tiennent leur rôle comme des professionnels engagés.

Accueillir, mais aussi archiver ?

La Colombie est mise à l’honneur cette année. Après Mujer vertical, Labio de liebre par le Teatro Petra et La Despedida de Heidi et Rolf Abderhalden, ont occupé les plateaux des Célestins et du Radiant. Ces deux spectacles ont peu en commun si ce n’est une trace de l’âme colombienne, sud-américaine devrait-on dire, un quelque chose d’inimitable qu’on retrouve dans leur littérature comme dans leur cinéma : l’irruption du fantastique dans la réalité. La connivence entre les vivants et les défunts, la présence presque permanente de la Faucheuse en habit de carnaval, la violence et la sexualité sans tabou, la musique comme ingrédient incontournable avec danse, paillettes et talons aiguilles, tous ces éléments participent de notre regard sur cette culture.

La Despedida, en particulier, nous propose du théâtre dans le théâtre : après l’accord de paix entre les F.A.R.C. et le gouvernement, ce dernier a eu l’idée saugrenue de transformer l’un des plus fameux camps de guerilleros, celui où fut retenue prisonnière Íngrid Betancourt, en musée vivant, genre son et lumière, à l’intention des journalistes et des touristes. Ces derniers peuvent ainsi se promener dans la jungle et recevoir un cours de politique communiste dispensé par des soldats du régime colombien. Comme eux, nous sommes invités par Heidi et Rolf Abderhalden à cette leçon qui se double d’une mise en perspective intéressante : les bustes en pierre des grands leaders Karl Marx, Che Guevara, Lénine ou Bolívar se lèvent ou tombent comme des apparitions du Commandeur. Ils sont couverts de cendres, voire entravés par la jungle qui gagne du terrain et recouvre tout. Les images créées sont virtuoses, avec des superpositions vidéo, des plateaux parallèles, des références inattendues, comme le clin d’œil au Douanier-Rousseau. Mais la démonstration tourne court : si tout ce monde-là est bel et bien fossilisé, quelles issues pour l’avenir ? Quels combats éventuels mener ? La situation actuelle est-elle si idyllique ? La Despedida signifie « au revoir » ou « pot de départ »… Y aura-t-il une suite ? Un motif d’espérance ? Une possibilité d’évolution ? Le spectacle n’en dit rien, figé dans des images poétiques qui jouent principalement sur l’humour et la nostalgie.

Le remords et le pardon

« Labio de liebre  » de Fabio Rubiano, Teatro Petra, Teatro Colon © Andres Gomez
« Labio de liebre » de Fabio Rubiano, Teatro Petra, Teatro Colon © Andres Gomez

Tout autre est Labio de liebre. Cette pièce se présente comme un huis clos dans un intérieur bourgeois, où Fabio Rubiano (le créateur du spectacle) incarne un ancien tortionnaire assigné à résidence. Seul, enfermé, même dans des conditions très confortables, Salvo Castello s’ennuie ferme. Jusqu’à ce qu’apparaissent des personnages qu’il prend au départ pour de vulgaires serviteurs… Une paysanne avec ses trois enfants. Nous allons vite comprendre qu’ils sont tous les quatre morts, assassinés par l’homme dont ils ont investi la demeure. Bizarrement (nous sommes en Colombie), les enfants sont devenus adultes. Mais ils ont gardé des caractéristiques qui permettent de les reconnaître : l’un a un bec de lièvre (labio de liebre), l’autre se promène avec sa tête coupée qu’il remet parfois en place. La petite, quant à elle, bien dévoyée par son persécuteur, ne rêve que de reprendre avec lui ses activités sexuelles. Si le mari est bel et bien mort, la famille a amené avec elle des animaux de la ferme parfaitement vivants. Une vache, un lapin et un mouton envahissent donc la vie de Salvo, sèment le désordre, font entrer avec eux de la terre, des feuilles qui vont joncher le sol. En un mot, la Nature, magnifiée par les splendides éclairages de Adelio Leiva et Leonardo Murcia. Ce faisant, l’ancien tortionnaire, homme de pouvoir et seigneur, devient une quantité négligeable, et ce renversement est extrêmement drôle. Car la famille ne revendique pas, ni ne récrimine. Elle vit normalement, se chamaille, fait du bruit, dérange. Parce qu’il est contraint de la subir, Salvo, qu’on pensait insensible, va progressivement changer. C’est d’abord son inconfort qui l’y pousse. Puis le fait qu’il ne comprend pas ce qu’elle lui veut. Ce que ces revenants demandent, en fait, et ce sera long à obtenir, c’est qu’il les reconnaisse, qu’il se souvienne de chacun d’entre eux, c’est-à-dire qu’il les nomme et leur dise où ils sont enterrés. Faut-il voir là une réminiscence de ces croyances selon lesquelles les âmes errent tant qu’elles n’ont pas trouvé leur sépulture ?

Ce Labio de liebre est mon coup de cœur du festival. Ce spectacle drôle, décapant, inventif, superbement interprété, parle surtout avec originalité, sensibilité et finesse de la question du remords et du pardon. Du grand théâtre, vraiment !

Bravo à Patrick Penot grâce auquel il nous est donné de rencontrer ces artistes si éloignés de nous, parfois exilés dans leur propre pays… 

Trina Mounier


Sens interdits, festival international de théâtre à Lyon et métropole

Toutes informations et billetterie sur le site de Les Célestins de Lyon

Du 19 au 29 octobre 2017 dans 15 lieux de l’agglomération

De 6 € à 23 €

 

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