« Splendid’s », de Jean Genet, centre dramatique national d’Orléans

« Splendid’s » © Frédéric Nauzyciel

Sensuals & Co

Par Aurélie Plaut
Les Trois Coups

Arthur Nauzyciel séquestre ses comédiens au 7e étage de l’hôtel Splendid’s et s’interroge sur les sentiments que peut provoquer l’enfermement. Un propos cher à Jean Genet, servi par des interprètes-gangsters à la fois violents et gracieux.

Après Klaus Michael Grüber (1994), Stanislas Nordey (1995) et Laurent Gutmann (2004), Arthur Nauzyciel arpente un texte méconnu de Jean Genet : Splendid’s. Écrit en 1948, il ne sera jamais publié du vivant de l’auteur. C’est en 1993, soit six ans après sa mort, qu’il fait surface. Les thèmes de l’enfermement et de la violence y sont omniprésents, à l’image de l’œuvre de Genet qui explore les multiples facettes du caractère humain, et notamment ce qu’il peut parfois montrer de plus abject.

Splendid’s est un huis clos. Sept gangsters sont retranchés au 7e étage d’un hôtel de luxe : Pierrot, le chef (Jared Craig), la Rafale (Ismail ibn Conner), Johnny (Rudy Mungaray), Bob (Daniel Pettrow), Riton (Timothy Sekk), Bravo (Neil Patrick Stewart) et Scott (James Waterston). Avec eux, deux otages en guise de monnaie d’échange : la fille d’un milliardaire américain et un policier (Xavier Gallais), qui ne tardera pas à basculer du côté obscur de la force et à se métamorphoser en bourreau…

Une esthétique cinématographique

Avant de pénétrer dans la salle, on ne se doute pas que le spectacle sera précédé d’une projection. Que va-t-on regarder ? C’est un moyen métrage qui nous est donné à voir. Un beau cadeau du metteur en scène. En effet Un chant d’amour, objet subversif et quasi pornographique réalisé clandestinement en 1950 par Jean Genet lui-même, a longtemps été censuré. On y découvre les occupations sexuelles de détenus sans cesse épiés par un maton incarnant le pouvoir dans sa dimension la plus perverse. Le cadre de l’histoire confirme l’obsession de Genet pour la prison, lui qui fut incarcéré à plusieurs reprises. Deux œuvres différentes pour un seul spectacle. À nous de faire le lien…

À l’instant du « lever » de l’écran, nous sommes censés quitter le cinéma pour le théâtre. Est-ce vraiment le cas ? Les choix d’Arthur Nauzyciel nous poussent à répondre par la négative. D’abord, la distribution : huit comédiens sur le plateau dont cinq fréquentant assidûment les séries américaines ou françaises. Les décors aussi ne sont pas sans rappeler les ambiances fifties des films noirs : un couloir recouvert d’une moquette noire et verte, des appliques en cristal au charme désuet… Et puis les sous-titres surtout. Parce que oui, ce spectacle est en anglais. Cela surprend. Un texte d’un auteur français, écrit en français, représenté en France mais traduit et interprété en anglais ! On peut légitimement s’interroger sur les origines d’un tel parti pris : il est vrai que les comédiens sont tous anglophones (à l’exception de Xavier Gallais). On pourrait également avancer que les sous-titres placés très adroitement au-dessus des miroirs viennent renforcer un effet cinéma déjà très perceptible. Enfin, la note d’intention d’Arthur Nauzyciel précise que « dans ce voyage de la langue, quelque chose du texte se révélait, le voyage devenait le processus de création qui venait éclairer une dimension jusqu’alors enfouie ». Révéler au public une autre couche sémantique. Laquelle ? Peut-être s’agit-il de cette sensualité terrible qui nous emporte et nous bouscule parce qu’elle semble en décalage avec le propos que nous avions appréhendé.

Des « monstres souriants » et sensuels

À l’instar de ces deux acteurs du moyen métrage de Genet, les comédiens apparaissent légèrement vêtus. Des gangsters sans cagoule dont l’arme absolue serait la parfaite plasticité de leur corps. Malaise. On perçoit dès les premières minutes de jeu cette attirance malsaine que les uns ressentent pour les autres. Les silhouettes se meuvent tout en délicatesse et en légèreté. Les peaux sont ornées de tatouages, véritables tableaux dessinés par José Lévy. Nous regardons, interdits et troublés, ces mauvais garçons. Parce qu’enfin l’archétype du criminel n’est pas celui-là ! Et c’est à cet endroit que réside la grande beauté du Splendid’s d’Arthur Nauzyciel. L’angoisse de l’enfermement créerait-elle le besoin viscéral du plaisir ? Et puis l’otage a été tuée. L’objet sexuel n’est plus.

Le chef de gang, Pierrot (Jared Craig) décide donc de jouer la carte du travestissement qu’il espère salvatrice. La folie s’empare de lui et ne le lâchera plus. Le confinement fait rejaillir la pulsion homosexuelle refoulée. Oscillant sans cesse entre la violence et la grâce, l’ambiguïté ne quitte pas les comédiens. Leur performance est à cet égard brillante. Leurs entrées et sorties sont un ballet. Le final est d’une très grande poésie, danse macabre par excellence. Les personnages communient pour ne constituer au bout du compte qu’une seule et même chair.

Après deux heures de parole ininterrompue – la pièce de Genet est très bavarde –, cette dernière scène nous place nous aussi en suspension. Il n’y a que lorsque le noir se fait qu’on peut respirer et reprendre son souffle. Arthur Nauzyciel aura sans conteste su mettre en valeur l’importance du corps, thématique chère à l’auteur, dans un spectacle procédant à la fois du réalisme et du fantasme. 

Aurélie Plaut


Splendid’s, de Jean Genet

Éditions Gallimard, collection « L’Arbalète »

Traduction en anglais : Neil Bartlett

Mise en scène : Arthur Nauzyciel

Avec : Jared Craig (Pierrot), Xavier Gallais (le Policier), Timothy Sekk (Riton), Ismail ibn Conner (la Rafale), Rudy Mungaray (Johnny), Daniel Pettrow (Bob), Neil Patrick Stewart (Bravo), James Waterston (Scott)

Décors : Riccardo Hernandez, assisté de James Brandily

Son : Xavier Jacquot

Collaboration artistique et travail chorégraphique : Damien Jalet

Lumières : Scott Zielinski

Costumes / tatouages : José Lévy, assisté de Fabien Guenarti

Directrice de casting : Judy Bowman, C.S.A. (U.S.A.)

Régie générale : Jean-Marc Hennaut

Régie son : Florent Dalmas, Vassili Bertrand

Régie lumière : Christophe Delarue

Régie plateau : Antoine Giraud Roger

Surtitrage : Bertille Kapela

Photographies et film autour de la création : © Frédéric Nauzyciel

Production : C.D.N. Orléans / Loiret / Centre ; Le Parvis, scène nationale TarbesPyrénées ; C.D.R. de Tours-Théâtre Olympia ; maison de la culture de Bourges / scène nationale

Avec le soutien de l’Institut français et de la ville d’Orléans

Avec l’aide des services culturels de l’ambassade de France aux ÉtatsUnis, du Pionneer Works Center for Art and Innovation et du Abrons Arts Center pour les répétitions à New York

C.D.N. d’Orléans • boulevard Pierre-Ségelle • 45000 Orléans

Réservations : 02 38 81 01 00

Du 14 janvier au 16 janvier 2015

Durée : 2 heures (avec film)

20 € │ 15 € │ 10 € │ 7 €

Tournée :

  • 21-24 janvier 2015, centre dramatique régional de Tours Théâtre Olympia
  • 8-11 avril 2015, Théâtre du Nord, C.D.N. de Lille
  • 15-17 avril 2015, M.C.B. Bourges
  • 22-23 avril 2015, La Comédie de Reims, C.D.N.
  • 28-29 avril 2015, Le Parvis, scène nationale Tarbes-Pyrénées