« Tartuffe ou l’Imposteur », de Molière, Théâtre de la Croix‐Rousse à Lyon

« Tartuffe » © Vincent Arbelet « Tartuffe » © Vincent Arbelet

Satire d’une société mortifère

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Encore Molière ? Aurait-il encore des choses à nous révéler qui n’aient pas été représentées cent fois ? Et « Tartuffe » de surcroît, même si les temps intégristes qui sont les nôtres peuvent lui assurer un regain de vigueur… Eh oui, encore Molière, encore et toujours capable de nous surprendre lorsqu’il nous est transmis par un metteur en scène aussi exigeant que Benoît Lambert.

La pièce, sans doute du fait qu’elle fut interdite dès de sa première représentation, passe d’abord pour anticléricale avec un méchant reconnu, le (faux) dévot Tartuffe, imposteur parce qu’il ment, contrefait et singe les vrais croyants qui, peut-être, existent quelque part. La lecture qu’en fait le directeur du Théâtre Dijon-Bourgogne est cependant légèrement différente. Loin d’être l’infâme personnage annoncé par Molière, « gros et gras et la bouche vermeille », il apparaît au troisième acte sous les traits d’Emmanuel Vérité comme un escroc de petite envergure, un garçon fluet, presque timide, tout étonné de la bonne fortune qui lui advient. L’affaire en réalité est fort avantageuse, sa dupe incroyablement manipulable se vautrant sans vergogne dans son propre aveuglement.

La figure odieuse chez Benoît Lambert, ce n’est pas Tartuffe mais Orgon, ce grand bourgeois dont l’incurie et le caprice menacent de mener toute la famille à la ruine. Marc Berman compose avec brio cet homme autoritaire et sourd à tout ce que lui disent femme et enfants, proie d’une idée fixe, entiché de ce jeune homme qui se joue de lui. Son double, c’est sa mère, Madame Pernelle, vrai personnage de farce qui n’intervient qu’en première et dernière scène pour colorer la pièce d’humour noir. Stéphan Castang qui l’interprète lui confère cependant une violence telle qu’elle en devient inquiétante. Dans cette société patriarcale, la vieille a encore le pouvoir.

Ainsi donc, ce Tartuffe‑là prend les allures d’une comédie de mœurs et surtout d’une satire sociale : un grand bourgeois égoïste, victime de son propre aveuglement, y est le jouet d’un jeune homme déclassé, d’une petite frappe qui a flairé le bon coup et s’immisce au sein d’un monde qui ne veut pas de lui. Le fait que la pièce soit rangée au rayon des grandes comédies en alexandrins confirme la justesse de la lecture de Benoît Lambert.

Une lecture sociale diablement efficace

Face à l’infernal trio que forment Orgon, Pernelle et Tartuffe, les jeunes amoureux, loin des couples falots juste capables de geindre souvent représentés, sont ici touchants de réalisme. Tout occupés de leur amour, ils se chamaillent et se rabibochent, se prennent et se déprennent, insensibles à l’orage qui les menace. De ce fait, Dorine détient une place réellement fondamentale dans la pièce. Elle en est l’homme-orchestre, semble la seule à pouvoir s’opposer à Pernelle-Orgon, à démasquer Tartuffe et à leur dire leurs vérités. Elle dirige en fin stratège les disputes amoureuses comme le piège final dans lequel tombera l’imposteur, se faisant obéir au doigt et à l’œil, imposant son rythme à l’action.

C’est Martine Schambacher qui incarne cette maîtresse femme, authentique metteur en scène et dramaturge, mais aussi personnage doté d’un haut pouvoir comique. Tout ce petit monde est habillé en costumes d’aujourd’hui, ce qui renforce encore la charge satirique contre une classe sociale moribonde tout absorbée dans ses intérêts immédiats.

Les scènes archiconnues sortent ainsi de leur cadre conventionnel, comme celle où Orgon, caché sous la table, laisse se dévoiler sa disgrâce et sa honte sans intervenir de lui-même, à la fois faisant l’autruche et complice de sa propre indignité.

Mais la principale qualité de ce spectacle, qui est loin d’en être dépourvu, est d’avoir restauré la mécanique du rire des premières comédies de Molière trop souvent absentes des « comédies sérieuses ». Le rire est tapi dans chaque coin de scène, les répliques fusent, les personnages sont bien campés, tout cela à un rythme endiablé qui fait passer la représentation comme un éclair. Une vraie belle réussite que ce Tartuffe-là ! 

Trina Mounier


Tartuffe ou l’Imposteur, de Molière

Mise en scène : Benoît Lambert

Avec : Marc Berman (Orgon, mari d’Elmire), Stéphan Castang (Madame Pernelle, mère d’Orgon), Anne Cuisenier (Elmire, femme d’Orgon), Yoann Gasiorowski (Valère, amant de Mariane), Florent Gauthier (Laurent, valet de Tartuffe), Étienne Grebot (Cléante, beau‑frère d’Orgon), Raphaël Patout (un sergent), Aurélie Reinhorn (Mariane, fille d’Orgon et amante de Valère), Camille Roy (Flipote, servante de Madame Pernelle / l’Exempt), Martine Schambacher (Dorine, suivante de Mariane), Paul Schirck (Damis, fils d’Orgon), Emmanuel Vérité (Tartuffe, faux dévot / Monsieur Loyal / l’Huissier)

Scénographie et lumières : Antoine Franchet

Son : Jean‑Marc Bezou

Costumes : Violaine Lambert‑Chartier

Assistant à la mise en scène : Raphaël Patout

Maquillages et coiffures : Marion Bidaut

Réalisation costumes : Amélie Loisy

Stagiaire costumes : Charline Girard

Régie générale et son : Sam Babouillard

Régie lumières : Laurie Salvy

Construction et régie plateau : Florent Gauthier

Photos : © Vincent Arbelet

Production déléguée : Théâtre Dijon-Bourgogne-C.D.N.

Coproduction : Scène nationale de Sénart, la Filature, scène nationale de Mulhouse

Avec le soutien de Dièse # Rhône-Alpes

Théâtre de la Croix-Rousse • place Joannès-Ambre • 69004 Lyon

04 72 07 49 49

www.croix-rousse.com

Du 1er au 12 mars 2016 à 20 heures, le 5 mars à 19 h 30, le 12 mars à 16 heures, relâche les dimanche et lundi

Durée : 2 heures

De 5 € à 22 €

Dès 15 ans