« Thyeste », de Sénèque, Cour d’honneur à Avignon

« Thyeste » de et avec Thomas Jolly © Christophe Raynaud de Lage « Thyeste » de et avec Thomas Jolly © Christophe Raynaud de Lage

Un festin théâtral

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Le nouveau spectacle de Thomas Jolly, créé pour la Cour, ne démérite pas : « Thyeste » nous fait participer à un rituel cruel qui aboutit à une apocalypse, dans un lieu sacré. Démesure pour démesure, ce sacrifice n’en est pas moins délectable.

« Si on la rapprochait de l’imaginaire contemporain, la tragédie [de Sénèque] ressemblerait à un récit de science-fiction », écrit la traductrice et universitaire Florence Dupont. Cette analogie imprègne les choix scénographiques du spectacle. L’atmosphère magique, conventionnelle, du théâtre romain, s’incarne ici dans un décor sublime (le mur de 1000 m2 de la Cour, le visage et la main monumentales de la statue de Melpomène disséminées sur le plateau), dans le choix symbolique des costumes et le recours à une machinerie qui fait la part belle à la lumière et à la musique.

« Thyeste » de et avec Thomas Jolly © Christophe Raynaud de Lage
« Thyeste » de et avec Thomas Jolly © Christophe Raynaud de Lage

Son Thyeste débute par une traversée métaphorique de toute beauté : un personnage aux yeux bandés, de la famille des sacrifiés comme Œdipe et Thyeste, déambule sur scène entre les vestiges de la Muse de la Tragédie. Il entre dans sa bouche, escalade la tête de la statue, avant de figurer le tambourineur, maître du rythme et du temps. Représente-t-il le poète dramatique d’aujourd’hui, perdu dans les ruines de la culture ? L’Homme accomplissant son trajet vers la monstruosité ? Le sorcier sacrificateur invoquant les fantômes ?

Le soleil s’étant couché dans le ciel des spectateurs, les monstres jaillissent. Un chœur masqué aux allures de morts-vivants nous plonge dans une atmosphère surnaturelle un peu grotesque. D’un autre côté, on mesure la façon dont le metteur en scène s’est approprié une convention du théâtre romain, le masque. Alors, le fantôme de Tantale apparaît, ramené des Enfers par une Furie. La « très lamentable tragédie romaine » de Thyeste et Atrée est enclenchée.

« Thyeste » de et avec Thomas Jolly © Christophe Raynaud de Lage
« Thyeste » de et avec Thomas Jolly © Christophe Raynaud de Lage

Représenter la monstruosité de l’Homme

La faute originelle incombe à Tantale, qui a servi aux dieux son enfant Pelops en repas, afin de tester leur perspicacité. Ses petits-fils, infectés, perpétuent l’infanticide et le banquet cannibale. Atrée veut se venger de son frère Thyeste qui lui a volé son épouse, est peut-être le père d’Agamemnon et Ménélas, et a tenté de lui usurper le trône. Il fait croire à l’exilé qu’il peut rentrer à Argos, reprendre sa place avec ses enfants, être pardonné. Il l’invite donc à un faux banquet de réconciliation et… lui donne à manger ses propres fils. Non seulement Atrée annonce ce crime « contre l’ordre du monde » à son garde, mais un messager nous en donne le spectacle avec ses mots. Puis, nous assistons à ce banquet effroyable. Comble du comble, Thyeste raconte alors à son frère comment il s’y est pris pour préparer ce sacrifice. Des paroles qui tuent, brisent l’avenir, chassent le Soleil, marquent « la fin des temps ».

Pour jouer l’injouable, incarner le comble de l’inimaginable, Thomas Jolly joue avec les ombres de la statue et des comédiens qui se projettent sur les murs. Des morceaux de corps se dessinent, un corps de femme enfermant un enfant en son sein. Toute la Cour est violée par ce Néfas, ce crime humain extraordinaire : des insectes ou des cendres jaillissent des murs, portés par le Mistral ; une étoile (symbole royal et infernal) est gravée au sol. Des faisceaux lumineux enserrent les éléments du décor ou relient divinement la voûte céleste au plateau. La couleur verte, symbole de la nature et du surnaturel (dans l’imaginaire occidental, dans de nombreux films fantastiques) se répand comme une plaie dans l’espace.

« Thyeste » de et avec Thomas Jolly © Christophe Raynaud de Lage
« Thyeste » de et avec Thomas Jolly © Christophe Raynaud de Lage

En outre, le metteur en scène prend soin de mettre en évidence tous les gestes sacrificateurs d’Atrée qui pervertit un rituel central dans la religion romaine : le banquet servi aux dieux, soulignant la paix entre eux et les hommes. Atrée partage la coupe de vin (de sang) avec son frère, décrit la préparation de l’autel et la cuisine humaine. L’horreur, visible et invisible, est compensée et exacerbée par les musiciens convoqués au banquet, par le chœur des enfants qui figure la jeunesse et l’humanité sacrifiée : leurs voix cristallines invoquant le Soleil sont bouleversantes. D’autres éléments permettent de mêler la beauté et la terreur : les couronnes de fleurs ornent la tête des jumeaux monstrueux, comme les broderies florales couleur sang embellissent la nappe immaculée du banquet… Les voix modulent autant la douleur que la fureur. Enfin, les chœurs marquent souvent une pause dans ce tourbillon de violence : Émeline Frémont parle une langue artificielle, parlée et musicale, pour évoquer le pouvoir du roi ou la réconciliation des frères. Mais pas toujours : son discours est mangé par le récit du festin cannibale.

« Thyeste » de et avec Thomas Jolly © Christophe Raynaud de Lage

La théâtralité de la pièce latine célébrée

Ainsi, Thomas Jolly invente-t-il ses propres codes pour rendre hommage à ceux de la tragédie romaine et nous la rendre proche. Il s’efforce de nous donner à voir un univers mythologique conventionnel, extrême, n’existant que le temps de la représentation. Son spectacle, comme à l’époque de Sénèque, cherche à susciter des émotions, déclencher des pensées, mais n’appelle pas une interprétation intellectuelle (même si chacun y projette ce qu’il veut).

Dès lors, reprocher au jeune metteur en scène ses références au cinéma de science-fiction, ses effets sonores et lumineux, ou tel choix de costume symbolique (jaune pour le royal Atrée, avant qu’il ne plonge sa maison dans la nuit), c’est lui dénier cet hommage qu’il rend à la tragédie romaine et à ses conditions de représentation. Certes, d’aucuns seront agacés par les facilités d’une esthétique pop-rock, les auto citations (à Richard III ou Arlequin poli par l’amour), la musique électro, le prêche philosophique slamé d’Émeline Frémont ou les vociférations des acteurs. Nous, nous n’avons pas boudé notre plaisir, fut-il éphémère. Ce spectacle total, renvoyant l’Homme actuel à sa barbarie, à ses valeurs en crise, l’exhortant (comme l’exprime la sentence du philosophe stoïcien adressée au Prince) à une « indulgence mutuelle », nous a pénétré, sans toutefois nous dévorer.

Lorène de Bonnay


Thyeste, de Sénèque

Le texte est édité dans Théâtre complet chez Actes-Sud

Traduction : Florence Dupont

Mise en scène : Thomas Jolly

Avec : Damien Avice, Éric Challier, Émeline Frémont, Thomas Jolly, Annie Mercier, Charline Porrone, Lamya Regragui, Charlotte Patel (violoncelle), Caroline Pauvert (alto), Emma Lee, Valentin Marinelli (violons) et la Maîtrise populaire de l’Opéra Comique, ainsi que la Maîtrise de l’Opéra Grand Avignon

Durée : 2 h 30

À partir de 12 ans

Teaser vidéo

Photo : © Christophe Raynaud de Lage

Cour d’honneur du Palais des Papes • place du Palais des Papes • 84000 Avignon

Dans le cadre du Festival d’Avignon

Réservations : 04 90 14 14 14

Du 6 au 15 juillet 2018 à 21 h 30, relâche le 11

De 10 € à 40 €


À découvrir sur Les Trois Coups :

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Richard III, de Thomas Jolly, par Léna Martinelli

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