« Tous les Algériens sont des mécaniciens », de Fellag, Nuits de Fourvière

« Tous les Algériens sont des mécaniciens » © Loll Willems

Un vent chaud, en provenance de Kabylie, souffle sur la colline de Fourvière…

Par Audrey Chazelle
Les Trois Coups

Le festival des Nuits de Fourvière reçoit en ce moment la dernière création de Mohand Saïd Fellag. « Les Algériens sont tous des mécaniciens » distance avec humour et dérision le spectacle d’une société algérienne instable. Cette soupape, qu’offre l’humour et dont usent les Algériens pour résister, permet à Fellag d’insuffler sa bonne humeur, son intelligence et d’éviter de basculer dans la tragédie. Respirant la joie d’un bout à l’autre, ce divertissement soulève les consciences tout en légèreté, balayant tabous et conventions sur son passage avec finesse. Le politiquement correct ne fait pas partie des préoccupations de Fellag. Il honore ainsi son statut de clown, de poète militant et hilarant, qui porte un regard acéré sur la marche à deux vitesses d’une société.

Tout commence avec la panne de voiture… Salim (Fellag) débarque sur la scène au volant de sa voiture (« collector ») tombée en panne, passant au travers de larges draps blancs étendus sur toute la largeur de la scène sur trois fils. Ces draps blancs, laissant passer la lumière des projecteurs de fond de scène et créant ainsi l’ambiance estivale du lieu, retranchent un peu plus les deux protagonistes de la pièce dans leur espace.

Coupés du reste du monde, ce couple de chômeurs s’est retrouvé à s’installer au cœur d’un bidonville, à la périphérie d’Alger. Salim, ancien intendant général dans un lycée, et sa femme, Shéhérazade (Marianne Épin), ancienne enseignante de français, font partie de « la génération des Algériens formés en langue française » qui paient les frais du décret de loi sur l’arabisation de l’enseignement (voté le 5 juillet 1998). Fellag dépeint, à coups d’anecdotes aussi drôles que familières, l’évolution sociale, économique et culturelle d’une société assujettie aux chocs violents, engendrés par la confrontation des archaïsmes et de la modernité.

En observateur de son temps, Fellag s’imprègne de situations ordinaires, de discussions quotidiennes, d’histoires banales, où l’absurde se conjugue avec la dérision, le particulier avec le général, la poésie avec l’humour. À la manière d’un Coluche ou d’un Desproges, il nous livre sa « mixture » engloutissant le discours politique dans une délicate légèreté de ton, avec le but premier de nous faire rire. Et ça marche ! Les éclats de rire fusent ! Devant un public conquis d’avance (ovation dès son entrée), les bafouillages ou autres imperfections n’enlèvent rien au charme de cette prestation. Celle‑ci ne demande qu’à être rôdée pour mieux rouler.

L’action de deux spectateurs traversant l’espace scénique en courant deux secondes avant l’arrivée de la voiture (et le début du spectacle) présage l’arrivée d’un vent de liberté… En effet, sur scène, Salim et Shéhérazade, dont le texte n’est pas encore tout à fait digéré, s’affranchissent du « bien fait, bien exécuté », ajustant leur jeu, à l’affût de l’effet comique opéré sur un public qui ne manque pas à l’appel.

Un work-in-progress prometteur est ainsi proposé au théâtre gallo-romain de Lyon. Le lieu de la représentation est, pour ce spectacle-ci, autrement signifiant que simplement visuellement. Que des Kabyles s’installent en terre « gauloise » est un acte symboliquement jouissif pour Fellag, qui exhale et revendique le « parfum d’insolence » que contiennent ses créations. Plaisir partagé par ailleurs.

Cette nouvelle création, dont le titre cite Shakespeare demandant : « Si le monde est un théâtre où les humains sont des acteurs, l’Algérie est un atelier où les Algériens sont tous des mécaniciens ? », est davantage mise en scène que ses précédents spectacles. Le conteur s’affirme en showman et redonne au burlesque toute sa légitimité dans l’univers théâtral. Les changements d’ambiance reposent uniquement sur les changements de lumière, le décor reste le même et se colore différemment selon les épisodes.

L’atout de ce spectacle réside principalement dans un comique de situations plus vrai que nature, aussi grave que drôle. À partir d’une simple panne d’essence, prétexte à dérouler ce savoureux « campiello algérien », Fellag et Marianne Épin nous entraînent dans leur quotidien de résistants qui survivent pour s’adapter au « nouveau monde » (aux coupures d’eau imposées depuis 1980, par exemple), en élaborant notamment toutes sortes de bricolages et autres ingéniosités. Parce que la mécanique est un des sports nationaux du pays, précise Fellag, une panne se transforme en « appel de la forêt ». L’occasion pour chacun de se pencher sur la question, ne craignant pas de mettre sur le capot son avis et de prendre position, dans un débat hautement démocratique, pour trouver la solution.

« L’appel de la forêt », allégorie de la panne pour désigner l’effet attractif qu’elle provoque chez tous ceux qui souhaitent s’exprimer librement, annonce la fanfare comique qui accompagnera le fil de l’histoire. Ils ne sont que deux sur scène, alors que l’impression qu’ils sont entourés de tous ceux qu’ils interprètent est frappante. « Aspirer l’air du temps », « s’imprégner de l’âme populaire pour décortiquer de façon risible ou poétique » une société et son peuple, tel est le travail de cet écrivain engagé pour raconter l’histoire tragique de l’Algérie contemporaine.

Le bal joyeusement populaire est ouvert jusqu’au 23 juin. L’occasion d’aller savourer le spectacle de ceux qui savent exorciser le mal par l’humour et qui vous invitent à vous joindre à la fête, le temps d’une danse… Chaleur estivale et esprit convivial garantis ! 

Audrey Chazelle


Tous les Algériens sont des mécaniciens, de Fellag

Avec : Fellag, Marianne Épin

Lumières : Cyril Hamès

Costumes : Pascale Bordet, assistée de Caroline Martel

Régie générale : Julien Mercure

Avec le concours des équipes techniques des Nuits de Fourvière

Photo : © Loll Willems

Odéon, festival des Nuits de Fourvière • 1, rue Cléberg • 69005 Lyon

Billetterie : 04 72 32 00 00

www.nuitsdefourviere.fr

Du 19 au 23 juin 2008, à 22 heures aux Nuits de Fourvière à Lyon

DU 23 janvier au 15 février 2009 au Théâtre du Rond-Point à Paris

Durée : 1 h 30 environ

Tarifs : 18 € | 22 €