« Tu as bien fait de venir, Paul », de Louis Calaferte, Espace 44 à Lyon

« Tu as bien fait de venir, Paul » © Mélina Cormier

J’ai bien fait de venir

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

Pour le vingtième anniversaire de la disparition de Louis Calaferte, poète, romancier, essayiste, dramaturge singulier, finalement assez méconnu, l’Espace 44, scène découvertes à Lyon, présente « Tu as bien fait de venir, Paul », une pièce intimiste pour deux acteurs sur les rapports père-fils.

Dans les limites étroites d’un appartement vétuste, un vieil homme s’évente plus qu’il ne lit au fond d’un rocking-chair. Soirée d’orage. La chaleur colle à la peau. Au plafond tourne un ventilateur de bazar chinois. Ambiance de solitude apparemment paisible. Un jeune homme surgit dans la pénombre. La porte est ouverte pour faire circuler l’air étouffant. La lumière monte doucement et rend visibles des meubles recouverts de plâtre, juste métaphore du relatif abandon du lieu. C’est là que pendant un peu plus d’une heure un père et un fils vont tenter de se parler. Ou plutôt de fendre l’armure d’un langage quotidien qui envahira tous leurs échanges jusqu’au moment où sera brutalement avouée la raison de cette visite inopinée.

Tu as bien fait de venir, Paul est tiré du livre I des Pièces intimistes de Louis Calaferte. André Sanfratello en lecteur attentif a judicieusement mis en scène ce huis clos familial dressant avec minutie les portraits de deux existences minuscules. La langue précise et acérée de Calaferte, débarrassée de toute afféterie dramaturgique, décrit au scalpel ce qui empêche les deux protagonistes d’oser formuler l’inavouable. Chacun est responsable de son autoenfermement. Tant que la banalité de leurs échanges parasite leurs pensées, elle élève entre eux une barrière infranchissable. Avec une implacable et dérisoire obstination, les non-dits se multiplient.

L’aveu douloureux du fils

Grâce à la virtuosité de sa mécanique langagière, l’auteur accumule les diversions pour bâtir une tension extrême qui fera coïncider poétiquement l’orage qui éclate et la possibilité enfin trouvée par le fils d’exprimer le pourquoi de sa venue, que nous tairons. Cette lente progression vers la parole libérée est riche de situations. Pudeur, humour, maladresse, compassion, mensonge, douceur alternent en souplesse et provoquent chez le spectateur un soulagement impatiemment attendu quand tombe, presque crié, l’aveu douloureux du fils. Une envie de vivre partagée, loin des faux-fuyants, du rabâchage des mots usés et des rêves enfouis de la jeunesse, s’impose.

Pour interpréter les deux rôles, le metteur en scène a fait le pari risqué mais juste du naturel, et les comédiens s’y investissent en toute simplicité. Pas d’effets appuyés pour nous faire sentir que ce qu’ils jouent nous tend un miroir fraternel. La langue de Calaferte n’est plus tout à fait celle de notre époque, mais la manière de mettre les mots en bouche oblige à reconnaître que les stéréotypes supposés caducs ont encore cours quand il s’agit de se mentir à soi-même. Pierre Tarrare, le père, a la bienveillante humanité d’un vieux sage. Mûri par les joies et les deuils de la vie, malgré l’effilochage de ses souvenirs, il incarne délicatement l’affection retrouvée pour son héritier cabossé. Jérôme Fonlupt, le fils, fragile trentenaire, bouleverse par ses impatiences feintes, son désir enfantin de mieux vivre. L’un et l’autre émeuvent profondément par leur exigence de vérité. Un bel hommage à l’homme de passions que fut Louis Calaferte. 

Michel Dieuaide


Tu as bien fait de venir, Paul, de Louis Calaferte

Espace 44 • 44, rue Burdeau • 69001 Lyon

04 78 39 79 71

Site : www.espace44.com

Courriel : contact@espace44.com

Mise en scène : André Sanfratello

Avec : Pierre Tarrare, Jérôme Fonlupt

Céation musicale : Bernard Lloret

Réalisation des décors : Daniel Prost

Création lumière et régie : Amaël Kasparian, Nathan Teulade

Photo : © Mélina Cormier

Production : Espace 44

Espace 44 • 44, rue Burdeau • 69001 Lyon

04 78 39 79 71

Du 5 au 16 novembre 2014, tous les jours à 20 h 30, le mercredi à 19 h 30, le dimanche à 16 heures

Durée : 1 h 10

15 € | 11,50 € | 9 €