« Un Arabe dans mon miroir », de Riad Gahmi et Philippe Vincent, Théâtre du Point‑du‑Jour à Lyon

Un arabe dans mon miroir © Hervé Deroo

Histoires communes

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

Avec la collaboration de Riad Gahmi pour l’écriture et de Florence Girardon pour la direction artistique, Philippe Vincent clôt le cycle de sa présence au Théâtre du Point-du‑Jour par la présentation d’« Un Arabe dans mon miroir », spectacle engagé sur le fond mais déroutant dans la forme.

Nouvelle version d’un travail né au Caire en septembre 2011, la pièce est construite à la manière d’un documentaire. Tressée en un écheveau complexe, elle propose une suite de témoignages de personnages connus ou anonymes qui viennent dire, souvent crier, le rapport d’attraction ou de répulsion, d’amour ou de haine liant le monde occidental au monde arabe.

De la répression des partisans de l’indépendance de l’Algérie aux attentats du 11‑Septembre, des enthousiasmes et des débordements de la place Tahrir au déclenchement de la révolution tunisienne, de la mort du commandant Massoud aux discours cyniques des diplomates et banquiers américains et européens, se déploie une fresque passionnée. Les émotions exprimées à la première personne l’emportent sur les discours historiques et politiques. Le parti pris essentiel de cette création est inscrit dans son titre, beau et provocant à la fois. Sommes-nous capables de devenir l’autre, ici l’Arabe, ou à tout le moins de le refléter et d’accepter le lien indissoluble pour le meilleur et pour le pire de nos histoires communes ?

Philippe Vincent, metteur en scène, et Florence Girardon, chorégraphe, se sont associés pour mener à bien ce projet artistique. Il en résulte que les qualités et les défauts de la réalisation se situent au croisement réussi ou non du langage théâtral et chorégraphique. Visiblement accordés sur le choix d’éléments scénographiques simples modelant rapidement des espaces de jeu multiples, les deux maîtres d’œuvre sont en cohérence avec la dynamique des textes, la brutalité des situations, la spontanéité des émotions. Cartons d’emballage déplacés, balancés, assemblés ou écrasés, chaises rouges alignées ou renversées, bouteilles plastiques suspendues ou projetées, tous ces objets esthétiquement pauvres permettent par constructions et déconstructions successives de donner au jeu un rythme haletant et d’imposer un univers chaotique en osmose avec la violence des évènements évoqués. En revanche, l’utilisation répétitive à l’excès du déplacement de ces mêmes objets tend à uniformiser la théâtralisation des récits. Un certain didactisme formel s’établit sur le plateau.

Il en va de même pour la gestuelle employée par les comédiens. Sorte de brusque accident corporel, son premier surgissement produit un sens supplémentaire et décalé. Un pas de côté dansé exprime la légèreté de la vie en contradiction avec la dureté contenue dans les mots. Une main surplombant une tête dit la menace guettant celui qui ne renonce pas à ses convictions. Mais, là encore, la répétition excessive de ces gestes devient un procédé pesant. Parfois, elle fait aussi diversion, affaiblissant l’impact de l’écriture.

À force de voir reprises indéfiniment ces options dramaturgiques, on finit par s’ennuyer. Par bonheur, quelques ruptures tragico-humoristiques et des projections d’images et de textes empêchent qu’on se noie dans le tohu-bohu de la mise en scène et permettent de rester attentif à l’essentiel : s’interroger lucidement et sans concession sur son rapport personnel et collectif à une identité arabe en pleine mutation.

En dépit des réserves faites sur la dramaturgie choisie, il est important de souligner la force de l’engagement artistique et politique de l’équipe Scène Théâtre Cinéma que dirige Philippe Vincent. À ses côtés sur le plateau, comédiennes et comédiens s’impliquent sans compter avec une concentration et une précision remarquables. Rares sont les aventures théâtrales qui osent prendre des risques. Un Arabe dans mon miroir est de celles-là. Respect. 

Michel Dieuaide


Un Arabe dans mon miroir, de Riad Gahmi et Philippe Vincent

Direction artistique : Philippe Vincent et Florence Girardon

Jeu : Estelle Clément‑Béalem, Anne Ferret, Riad Gahmi, Solafa Ghanem (Égypte), Florence Girardon, Bob Lipman, Philippe Vincent

Musique : Bob Lipman

Costumes : Cathy Ray

Lumière : Julie‑Lola Lanteri‑Cravet

Son : Frédéric Bévérina

Photo : © Hervé Deroo

Administration, production, communication : Lise Boudiaf, Maud Dréano, Claire Chaize

Coproduction : Scènes Théâtre Cinéma, Théâtre de Vénissieux, C.C.N. Rillieux-la‑Pape, Théâtre des Bernardines (Marseille), Irondale Ensemble Project (N.Y.C.), Rawabet Space (Le Caire)

Théâtre du Point-du-Jour • 7, rue des Aqueducs • 69005 Lyon

www.lepointdujour.fr

Tél. 04 72 38 72 50

Pas de réservation, 5 euros pour tous

Représentations : les 17, 18, 19, 23 et 25 mars 2016 à 20 heures (en français), les 22, 24 et 26 mars 2016 à 20 heures (en arabe, surtitres français)

Durée : 1 h 15