« Un ennemi du peuple », de Henrik Ibsen, Théâtre national populaire à Villeurbanne

« Un ennemi du peuple » © Arno Declair

Ostermeier propulse Ibsen ici et maintenant

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

L’évènement était très attendu : Thomas Ostermeier déplace les foules sur son seul nom, gage d’intensité théâtrale brûlante jusqu’à l’incandescence. Son « Ennemi du peuple » fait salle comble au T.N.P. de Villeurbanne, seule scène française à avoir la chance de l’accueillir après Avignon. Et provoque le débat, débat politique sur les fondements, les fragilités et les limites de la démocratie, débat aussi sur le théâtre.

Les expériences que fait vivre au spectateur Thomas Ostermeier sont toujours fortes et authentiques. Il propulse les textes classiques dans nos réalités, leur fait rendre gorge, secoue le public d’aujourd’hui d’interrogations inconfortables…

Ibsen, bien sûr, Ibsen toujours, serait-on tenté de dire, tant le directeur de la prestigieuse Schaubühne de Berlin a monté de pièces de cet auteur, des plus connues – Maison de poupée, Hedda Gabler, John Gabriel Borkman – aux mal connues – Solness le constructeur, Un ennemi du peuple aujourd’hui.

Comme son titre l’indique, Un ennemi du peuple parle de politique, et même d’économie. La pièce, vieille de 130 ans, raconte les illusions et les désillusions d’un jeune médecin idéaliste, le Docteur Stockmann, salarié des Thermes municipaux, qui découvre que les eaux de la ville sont contaminées et, de ce fait, en train d’empoisonner citoyens et curistes. Désireux d’alerter l’opinion publique sur ce danger, il cherche à publier les conclusions de son enquête dans le journal local.

Seul contre tous

Pas de problème, apparemment, les journalistes sont des copains, très enthousiastes sur le coup. Mais c’est compter sans le frère de Stockmann, élu municipal, très impliqué dans la gestion de la ville et qui craint plus que tout le scandale et ses répercussions économiques.

Dès lors, tout s’effrite autour du médecin, qui amorce une véritable descente aux enfers, découvre la puissance des intérêts particuliers cachés derrière l’intérêt général et qui, de héros local, va devenir un dangereux gauchiste, un illuminé, un homme seul. Au point de ne plus être capable de défendre sa pensée et de s’égarer dans un discours certes brillant, mais halluciné et incompréhensible pour ceux qui sont venus entendre la démonstration brillante d’un biologiste. Discours d’ailleurs emprunté, non à Ibsen, mais à un « collectif invisible », L’Insurrection qui vient. Et dans l’Allemagne du xxie siècle si chatouilleuse sur ses vieux démons et prête à les débusquer, le voilà en train de maudire et de s’entendre traiter de fasciste… Terrible retournement ! Vertigineux paradoxe !

La pièce se suit comme un thriller. Et pourtant, elle parle seulement de la difficulté de la démocratie, du primat de l’argent sur les autres valeurs, et même sur la vie humaine. Mais à travers des personnages qui ont à affronter un cas de conscience tout à fait réel, avec des implications dans leur vie quotidienne. Qui ont à faire ces choix de tous les jours, ces petites lâchetés, ces abandons au principe de réalité… Comme vous, comme moi. Aussi, quand tout à coup la lumière s’allume dans la salle et que les acteurs interpellent le public : « Qu’en pensez-vous ? Que feriez-vous ? Pour qui êtes-vous ? », ce n’est pas une prise d’otage du spectateur, mais une mise en cause, une demande pressante de se déterminer.

Un théâtre résolument politique

D’autant que l’installation de la pièce d’Ibsen dans notre époque contemporaine prend dès lors tout son sens : rien n’a changé, les mêmes questions se posent aujourd’hui comme hier, et l’urgence de les résoudre est toujours aussi grande. On peut parler du courage de ces comédiens qui affrontent l’incertitude d’un public chaque jour différent au beau milieu d’un spectacle réglé au millimètre. Du risque que cela représente. Avec son héroïsme et ses maladresses. Mais c’est bigrement intéressant. Et l’on prend conscience de la nécessité de ce grand théâtre politique que construisent Pommerat, Benoît Lambert, Ostermeier…

Il faut bien sûr dire l’excellence des comédiens, Stefan Stern en tête dans le rôle de Stockmann, éblouissant ; de la réussite de la transposition : le médecin joue dans un groupe rock avec ses copains journalistes, puis récupère le bébé quand sa femme le lui tend. Il boit des bières et mange des pâtes sur un coin de table dans un univers de graffitis… Les ordinateurs et les casques audio sont omniprésents, les isolant du monde (et là, idée de génie, c’est nous qui n’entendons plus que la musique, superbe, de Malte Beckenbach et Daniel Freitage)… les grandes toiles peintes naïvement à la craie pour tout décor. Coup de chapeau aussi à la scénographie et à la dramaturgie, à la mise en scène et direction d’acteurs. Tout concourt à faire de ces presque trois heures de spectacle en allemand surtitré un grand moment de théâtre dont on sort sonné… et heureux. 

Trina Mounier


Un ennemi du peuple, de Henrik Ibsen

Mise en scène : Thomas Ostermeier

Avec : Stefan Stern, Ingo Hülsmann, Eva Meckbach, Christoph Gawenda, David Ruland, Moritz Gottwald, Thomas Bading

Adaptation et dramaturgie : Florian Borchmeyer

Scénographie : Jan Pappelbaum

Costumes : Nina Wetzel

Musique : Malte Beckenbach

Lumière : Erich Schneider

Dessins : Katharina Ziemke

Photo : © Arno Declair

Production : Schaubühne am Lehniner Platz

Spectacle en allemand surtitré en français

Théâtre national populaire • 8, place Lazare-Goujon • 69627 Villeurbanne cedex

Réservations : 04 78 03 30 00

Site du théâtre : www.tnp-villeurbanne.com

Du 29 janvier au 2 février 2013, à 20 heures

– Métro : ligne A, arrêt Gratte-Ciel

– Bus : C3, arrêt Paul-Verlaine ; bus lignes 27, 69 et C26, arrêt Mairie-de-Villeurbanne

– Voiture : prendre le cours Émile-Zola jusqu’aux Gratte-Ciel, suivre la direction hôtel de ville

Par le périphérique, sortie Villeurbanne-Cusset / Gratte-Ciel

Durée : 2 h 25

24 € | 18 € | 13 € | 8 €

Autour du spectacle :

Conversation avec Thomas Ostermeier au Goethe Institut le mercredi 30 janvier à 16 heures