« Un soir d’été à la Maison Maria Casarès », la Compagnie du Veilleur, à Alloue

Soir d’été à la Maison Maria Casarès © Salem Mostefaoui Soir d’été à la Maison Maria Casarès © Salem Mostefaoui

Maison ouverte à deux battants

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Certains la surnommaient « la Belle endormie », d’autres l’avaient crue souffrante. Voici que, ranimée par le riche projet de la Compagnie du Veilleur, la Maison Maria Casarès a ouvert les yeux sur mille projets. Jusqu’au 17 août, elle nous ouvre ses portes à deux battants. Prêts pour l’enchantement ?

Sur les ondes, les planches, les rayonnages des librairies ou dans notre journal, deux noms ont été unis cette année par leur amour solaire : ceux de Maria Casarès et d’Albert Camus. On a beaucoup parlé, en effet, de la publication chez Gallimard de la correspondance entre la comédienne et l’écrivain. On a eu raison car les lettres sont magnifiques, mais aussi parce que le battage médiatique a ramené dans la lumière Maria Casarès – figure quelque peu tombée dans oubli.

Il est des endroits, pourtant, où la mémoire est tenace : la Maison Maria Casarès est de ceux-là. Le domaine de la Vergne fut acquis par l’actrice et son époux, après la mort de Camus, peut-être comme un remède aux chagrins de l’existence, sans doute comme le lieu de l’ultime métamorphose de Maria Casarès. Une de ses lettres la rapproche, en effet, d’un caméléon qui s’attacherait à « refléter une belle lumière ».

De la maison des comédiens, à la maison pour tous

Et comme la lumière est belle, effectivement, en ces terres désormais offertes au public ! C’est l’endroit idéal pour pique-niquer à l’ombre d’arbres immenses, pour lire en s’appuyant contre la pierre fraîche de bâtisses qui s’élèvent parfois depuis le XIIe siècle. À quelques kilomètres de la gare de Ruffec, et de la ferme de tante Alouette, où l’on cultive l’art de recevoir au rythme de la terre et des festivals, s’élève cette maison qui n’a rien d’un sanctuaire, même si l’esprit de Maria Casarès l’habite.

Léguée par l’artiste à la commune d’Alloue, cette dernière a fait le choix risqué et généreux d’en faire un lieu de transmission culturelle. Matthieu Roy et Johanna Silberstein, qui dirigent la Maison depuis deux ans, creusent ce sillon du partage : ils ont voulu affirmer, en effet, que le domaine n’était pas le fief d’une poignée d’artistes privilégiés, mais un espace ouvert.

L’ouverture passe évidemment par la pluridisciplinarité – la Compagnie du Veilleur mêlant savamment les arts du son, de la scène et les arts visuels. Elle s’exprime aussi par l’accueil de différentes pratiques. Ainsi, cette année, la Maison accueille-t-elle les lauréats des Albums de Jeunes Architectes et Paysagistes pour une belle exposition, où s’esquisse l’avenir du domaine jusqu’en 2061 : rien que ça !

Soir d’été à la Maison Maria Casarès © Thomas Silberstein
Soir d’été à la Maison Maria Casarès © Thomas Silberstein

De jolies floraisons

Par ailleurs, la Maison n’est pas qu’un lieu de spectacles : c’est une pépinière où, au fil des saisons, murissent de futures créations. Au printemps, de jeunes compagnies, retenues dans le cadre du dispositif des jeunes pousses, sont accueillies. Elles pourront à terme montrer leurs projets à des professionnels et aux esprits curieux. Ensuite, Johanna Silberstein et Matthieu Roy les accompagneront, pour autant qu’ils en aient les moyens et le temps, dans la délicate étape de la diffusion et des recherches de production. Et cette année, leur travail a porté de beaux fruits : toutes les créations pourront poursuivre leur vie hors de la pépinière.

À l’automne, ce sont cette fois des compagnies confirmées qui travaillent à leurs créations au prix d’un écot fort modique et indispensable au financement du travail de leurs cadets. Enfin, au fil de toutes ces saisons, le domaine est embelli par des jardiniers bénévoles (ils ont cette année mis en place un potager), des bâtisseurs (ils viennent d’édifier un pont vers l’île nous permettant de jouer les Robinson Crusoé), des cuisiniers que guident les conseils du chef étoilé de la Scène Thélème : Julien Roucheteau.

À la maison

Mais tous ces partages ont pour but ultime la rencontre avec le public. Celui-ci pourrait être intimidé. Au contraire, il se sent à la maison tant chacun est accueilli avec simplicité. Il y a ceux qui viennent réjouir leur papilles (et bon, d’accord, ils feront peut-être l’effort d’aller voir un spectacle, puisqu’ils n’y sont pas obligés), ceux qui viennent se promener, les aficionados de Maria.

On rencontre des parents qui emmènent leurs petiots voir le spectacle jeune public proposé deux jours par semaine pour un prix inférieur à celui d’une place au cinéma. Cette année, ils découvrent Même les chevaliers tombent dans l’oubli, avec une nouvelle distribution qui comprend l’auteur lui-même : Gustave Akakpo. À l’issue de la représentation, en se régalant d’un goûter, petits et grand peuvent deviser avec les comédiens et l’auteur et poser leurs questions en toute simplicité. Nul besoin donc d’être féru de théâtre ni d’avoir un beau compte en banque sur le domaine de La Vergne : ici, tout est accessible.

Et ça marche très bien. D’abord, grâce à la gestion ingénieuse des directeurs. Ensuite grâce aux coups de pouces des sympathiques bénévoles, des pouvoirs publics et donateurs privés. La « belle », sous appareil respiratoire il y a peu, a ainsi retrouvé toutes ses couleurs. Et si les prix sont bas, ce n’est pas au détriment de l’exigence, on l’aura compris. Un petit aperçu du programme de la soirée du 2 août apportera une preuve supplémentaire, s’il en faut.

Ce soir-là, nous commençons par faire un petit tour à la buvette. En ces jours caniculaires, ce n’est pas du luxe. On s’y prélasse dans un transat. Les habitués se retrouvent et font place aux nouveaux venus. Les discussions s’animent avant que ne sonne l’appel pour le dîner-spectacle. En apéritif, ce soir, on découvre la pièce Un Pays dans le ciel d’Aiat Fayez. On prend place sur de confortables rondins (rien à voir avec les bancs casse reins de certains théâtres) aménagés dans un dispositif bi-frontal au cœur d’un sous-bois de l’île. Spectacle avant le spectacle : on perçoit des odeurs de terre, des bruits de feuilles, la lumière qui s’emmêle aux branches des arbres. Alors que la Compagnie du Veilleur sait mettre les arts du son et la vidéo au service de la scène, ici ce seront donc la mise en scène et le jeu du comédien qui portent seuls la représentation.

Un Pays dans le ciel, une proposition à juste distance

Le spectacle est constitué d’une myriade de saynètes inspirées de l’immersion d’Aiat Fayez au « bunker » (surnom donné au bâtiment de l’Office Français des Réfugiés et des Apatrides). Les personnages de la pièce sont ainsi des avatars de  personnes réelles : des exilés, leurs traducteurs, les officiers chargés d’enregistrer et de traiter les demandes de protection, et puis l’écrivain lui-même, exceptionnellement admis dans cet antre du pouvoir.

Le propos est brûlant d’actualité, chargé d’images, d’histoires et de sentiments. Pourtant, à tous les niveaux, la proposition se situe à juste distance entre l’indifférence et l’apitoiement. On rit souvent, on réfléchit, on confronte ce que l’on entend à ce qu’on croyait savoir. Cette distance tient d’abord au style de l’auteur. Agitée de soubresauts, l’écriture nous fait passer de la scène, au commentaire introspectif plus intime d’Aiat Fayez. Elle va, à sauts et à gambades, entre prosaïsme et lyrisme, attendrissement et indignation : de l’histoire d’un violon volé, à celle d’un viol, par exemple. Un monde se raconte ainsi dans ces scènes trop complexes pour y désigner les gentils et les mauvais. Car qui sait si l’un a été un homme de main dans un sinistre régime, si l’autre a été la victime ou le bourreau en Tchétchénie, si cet agent de l’Ofpra est un engrenage insensibilisé ou un homme de bonne volonté ? 

Mais la distance tient aussi à la scénographie, qui nous place de manière insolite au beau milieu de la forêt (pour évoquer un bâtiment de banlieue parisienne) et à la direction d’acteurs. En effet, Matthieu Roy fait endosser à ses trois interprètes tous les rôles, comme pour montrer que ceux-ci sont distribués par le hasard dans la vie, et comme pour déjouer le piège de l’identification. Malicieusement, le metteur en scène a attribué le rôle d’Aiat Fayez à Gustave Akakpo, qui est l’auteur de l’autre pièce jouée sur le domaine. Né au Togo, ce dernier a pu connaître les tracasseries administratives et le sentiment d’ostracisme, mais crée une distance avec le personnage. Sa douceur, son jeu retenu et nuancé convainc, comme celui de ses deux partenaires.

Hélène Chevallier et Sophie Richelieu changent d’accents, comme de rôles. Leur conviction, leur humour leur permettent d’incarner avec force des hommes comme des femmes, l’officier agacé comme le traducteur outré par l’homosexualité de l’exilé à qui il prête des mots. L’hyper théâtralisation de la mise en scène, enfin, nous protège, nous autorisant à rire, tout en dévoilant la violence des situations par le phrasé. C’est donc une proposition accessible et pertinente qui trouve un bel écrin de verdure à la Maison Maria Casarès.

Soir d’été à la Maison Maria Casarès © Salem Mostefaoui
Soir d’été à la Maison Maria Casarès © Salem Mostefaoui

Un soir plein de délices

Vient l’heure du repas : les guirlandes lumineuses et colorées fêtent notre retour devant la Maison. Des tables communes et conviviales sont mises sous les arbres. Les palais peuvent à leur tour se réjouir. Végétariens ? Pas d’inquiétude, un menu adapté est prêt pour vous. Gourmands et gourmets, soyez au rendez-vous.

Et soudain, sans que vous en rendiez compte, la nuit est là. Il vous reste le temps encore pour la dernière visite contée de la journée : comme un point d’orgue. Matthieu Roy et Johanna Silberstein ont conçu un parcours sonore dans les pièces de la maison. Sept lettres de la correspondance entre Maria Casarès et Albert Camus emplissent la demeure. Casqués, nous nous isolons du tumulte contemporain et pouvons replonger dans ce monde où les morts nous parlent. Alors que la maison s’emplit de bruits nocturnes de la nature, que le halo des lampes crée des ombres dansantes sur les murs, nous nous prenons à déambuler à travers le temps.

Où les ombres se cherchent et s’enlacent

Si un parcours est proposé, nous pouvons créer notre propre rencontre et choisir de terminer avec l’un ou l’autre des épistoliers. Johanna Silberstein prête sa voix à Maria. Cette voix vibrante et pleine de doute s’impose face à celle d’un Camus presque péremptoire dans sa fougue. Qu’elles ne soient pas portées par des comédiens devant nous accroit leur charme et laisse place à l’imaginaire. Que ces comédiens ne soient pas trop médiatisés, permet, par ailleurs, de superposer à leurs timbres les visages des amants.

Alors, au milieu de cette belle nuit (que la scénographie contribue à mettre en valeur), chacun retrouve en définitive ses propres ombres : souvenirs de maisons qui grincent, rêveries à la Manguel sur la bibliothèque la nuit, mythes de Maria Casarès. Ici, on découvre une épée de théâtre, là, un crâne qui a des airs de vanité à côté d’un Molière. On traverse des chambres, on découvre des cartes invitant à cingler vers les rivages des Syrtes ou voyager dans le temps jusque dans la Rome antique. Des visages de marbres, sereins comme les masques mortuaires romains nous font songer aux grandes amours d’autrefois (Bérénice ou Antinoüs), et évoquent, dans l’obscurité, les rivages méditerranéens qui représentèrent tant pour les deux amants. Tout cela est délicieusement subjectif.

Les mots des lettres sont forts, et quand la porte se referme, leur écho ne s’éteint pas. Maria Casarès parlait de ces moments qui nous laissent « sans voix » à « gesticuler dans la nuit », mais c’est bien sa voix que l’on entend. Elle disait aussi : « Rien de moi ne restera ». Mais il n’en est rien. Elle suppliait Camus : « Ne te ferme pas ». Or, sa maison est bien ouverte. C’est pourquoi, comme Maria Casarès à son amour, on aurait envie d’affirmer : « Aie confiance, crois-moi, je sais que tout va revenir et très bientôt »… l’été prochain ! Entre-temps, vous pouvez encore profiter de cette belle saison-là (jusqu’au 17 août 2018). 

Laura Plas


Soir d’été à la Maison Maria Casarès, par la Compagnie du Veilleur


Un Pays dans le Ciel, d’Aiat Fayez

Mise en scène : Matthieu Roy

Avec : Gustave Akakpo, Hélène Chevallier, Sophie Richelieu

Durée : 50 minutes

À partir de 12 ans

Du 17 juillet au 17 août 2018, lundi, jeudi et vendredi à 19 h 30, suivi d’un dîner

Diner-spectacle : 25 €


Visite contée de la maison autour des lettres de Maria Casarès et Albert Camus
Le texte intégral de la correspondance est édité aux éditions Gallimard

Mise en scène : Matthieu Roy

Mise en voix : Philippe Canales et Johanna Silberstein

Durée : 45 minutes environ

Du 17 juillet au 17 août 2018, tous les jours sauf les samedis de 11 heures à 19 heures.

Prix : 5 €


Même les chevaliers tombent dans l’oubli de Gustave Akakpo

Le texte est édité aux éditions Acte Sud

Mise en scène : Matthieu Roy

Avec : Gustave Akakpo, Hélène Chevallier, Sophie Richelieu

Durée : 50 minutes

À partir de 7 ans

Du 17 juillet au 17 août 2018, les mardis et les mercredis à 16 h 30

Goûter-spectacle : 5 €

Teaser de la saison d’été

Photo : © Salem Mostefaoui et Thomas Silberstein


Maison Maria Casarès • Domaine de la Vergne • 16490 Alloue

Dans le cadre de l’été à la Maison Maria Casarès

Site de la maison

Réservations : 05 45 31 81 22

Courriel de réservation de la maison Maria Casarès


À découvrir sur Les Trois Coups :

Martyr, de Marius von Mayenburg, Théâtre de l’Idéal à Tourcoing, par Sarah Elghazi

Même les chevaliers tombent dans l’oubli, de Gustave Akakpo, Chapelle des Pénitents blancs à Avignon, par Lise Fachin

☛ Saison estivale 2017 à la Maison Maria Casares à Alloue, par Léna Martinelli