« Martyr », de Marius von Mayenburg, Théâtre de l’Idéal à Tourcoing

Martyr © Jean‑Louis Fernandez Martyr © Jean‑Louis Fernandez

L’assassaint

Par Sarah Elghazi
Les Trois Coups

Le dogmatisme savamment cruel d’un adolescent et de sa communauté comme métaphore de la montée des extrêmes et du cloisonnement des certitudes qui définissent de plus en plus le champ politique contemporain. Marius von Mayenburg construit à travers « Martyr » une réflexion essentielle qui trouve dans l’espace théâtral conçu par Matthieu Roy et la Cie du Veilleur une vraie force de frappe.

Benny, lycéen dans une petite ville allemande, décide brusquement qu’il ne veut plus aller à la piscine. Ce choix soudain n’est pas dicté par la paresse, l’ennui ou encore le trouble provoqué par la prise de conscience des changements physiques liés à l’adolescence. Non, ce qui le chiffonne, ce sont les maillots deux pièces de certaines de ses camarades, attentats vivants à la pudeur, qui se doit de régner parmi les jeunes filles. Fin de la discussion : c’est écrit dans la Bible, il n’y a pas de débat – citoyen, ni même théologique – à avoir. Le plus inquiétant sera d’apprendre, quelques répliques plus tard, qu’il aura gain de cause et que les bikinis seront désormais prohibés…

Le ton est donné : Benny, nouveau Tartuffe dont les motivations mystérieuses et la soudaine illumination mystique ne seront jamais explicitées, convertit peu à peu tous ceux qu’il approche et les fait basculer dans une douce inconscience d’un totalitarisme qu’ils adoubent.

De la part de l’auteur, c’est un choix éminemment politique de fonder son discours sur la religion catholique, décortiquée ici comme point de départ d’un pouvoir hiérarchique et sexué, et de le projeter dans le lieu qui devrait être celui, par excellence, de « l’égalité des chances » : l’école. Car parmi l’ensemble des personnages qui tombent sous le charme douteusement prophétique de Benny, seule émerge la prof de sciences naturelles, Erika Roth, disciple de Darwin et surtout unique femme à lutter face à un groupe d’hommes – et à un Dieu de colère invisible, incarnation, s’il en est, de la masculinité triomphante – qui la renvoient sans cesse à son statut prétendument inférieur.

Réussissant à définir la loi commune

La force des symboles, la lecture littérale et univoque des textes assénée par Benny créent une douce torpeur qui finit par avoir raison du bouillonnement intellectuel qu’Erika s’acharne à maintenir parmi ses élèves. Le discours verbeux et sans distance porté par Benny, double inversé de l’adolescent hiératique du Théorème de Pasolini, agit comme un aimant sur le public qu’il se choisit, réussissant à définir la loi commune en passant pour martyr de sa cause. Loin de remettre celle-ci en question, tous les personnages sont torves et s’en emparent pour servir leurs intérêts particuliers, du proviseur macho et dégoulinant au prêtre de la paroisse locale, de la mère elle-même de Benny à Georg, son alter ego et nouveau disciple, infirme et candidat au miracle ; une sorte de Sancho Pança en plus pathétique qui forme avec Benny un duo tragi-comique qui se nourrit de son propre déséquilibre.

Dans une ambiance de tension sourde, souvent désamorcée, en partie par l’humour ravageur qui naît des situations absurdes où le fondamentalisme de Benny emmène le collectif, la pièce est montée à toute allure, comme un film où les séquences s’enchaînent sans temps mort. Le plateau unique accentue cette impression de linéarité et figure alternativement, par des variations de lumière, une église avec son autel, une salle de classe, une chambre d’adolescent, une cuisine familiale, une place publique : autant d’images d’une cité en crise.

Le clair-obscur baigne la scène, fenêtre ouverte sur le monde social et ses errements, où le spectateur est immergé, témoin et mis à contribution entre deux champs de valeurs qui s’affrontent. Benny a-t-il réellement été touché par la grâce, ou la religion a-t-elle pour lui joué le rôle d’un tremplin dans sa quête d’absolu ? Son entourage est-il aussi dupe qu’il paraît, ou ce bouleversement répressif sert-il finalement les intérêts sécuritaires de toute une communauté ? Celle que la foi anime vraiment – foi morale et idéaliste pour le savoir, pour le changement, pour l’évolution des êtres –, c’est Erika, et c’est justement elle qui, torturée intellectuellement et éthiquement durant toute la pièce, ne craindra pas d’aller jusqu’au sacrifice. Conte de la domination, loin du manichéisme dont il semble d’abord se parer en trompe-l’œil, Martyr insinue une bonne dose de trouble dans un débat souvent réducteur et caricatural. 

Sarah Elghazi


Martyr, de Marius von Mayenburg

L’Arche est éditeur et agent théâtral du texte représenté.

Mise en scène : Matthieu Roy

Avec : Claire Aveline, Clément Bertani, Philippe Canales, Romain Chailloux, Carole Dalloul, François Martel, Rodolphe Gentilhomme, Johanna Silberstein

Scénographie : Gaspard Pinta

Costumes : Marine Roussel

Lumières : Manuel Desfeux

Espaces sonores : Mathilde Billaud

Coiffures, maquillage et effets spéciaux : Kuno Schlegelmich

Assistante à la mise en scène : Marion Lévêque

Régie générale et lumière : Gabriel Galenne

Régie plateau : Jean‑Charles Pin

Régie son : Laurent Savatier

Photo : © Jean‑Louis Fernandez

Coproduction : Cie du Veilleur en coproduction avec le T.A.P. – scène nationale de Poitiers / T.G.P. – C.D.N. de Saint-Denis / L’Onde – théâtre et centre d’art de Vélizy-Villacoublay / Théâtre de Thouars – scène conventionnée / Halle aux grains – scène nationale de Blois / Moulin du roc – scène nationale de Niort / Faïencerie Théâtre de Creil – scène conventionnée / M.A. scène nationale – Pays de Montbéliard / Théâtre du Nord – C.D.N.

En partenariat avec le Goethe Institut

Théâtre du Nord / Théâtre de l’Idéal • 19, rue des Champs • 59200 Tourcoing

Réservations : 03 20 14 24 24, de 13 heures à 18 h 30 et sur www.theatredunord.fr

Du 8 au 12 octobre 2014 à 20 h 30, sauf le dimanche à 16 heures

Durée : 1 h 25

25 € | 20 € | 16 € | 10 € | 7 €

Tournée 2014-2015 :

  • Du 6 au 23 novembre 2014 au Théâtre Gérard-Philipe-C.D.N. de Saint-Denis (93)
  • Les 25 et 26 novembre 2014 à La Halle aux grains, scène nationale de Blois (41)
  • Le 2 décembre 2014, Les Théâtrales – Charles-Dullin (94)
  • Le 4 décembre 2014, Les 3 T-Théâtres de Châtellerault (86)
  • Les 11 et 12 décembre 2014 à La Méridienne, scène conventionnée de Lunéville (54)
  • Du 27 janvier au 8 février 2015 au Théâtre national de Strasbourg (67)