« Vessel », de Damien Jalet et Kohei Nawa, Chaillot – Théâtre national de la Danse à Paris

Vessel-Damien-Jalet-Kohei-Nawa © Yoshikazu Inoue © Yoshikazu Inoue

Choc plastique

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Fruit d’une collaboration avec le plasticien japonais Kohei Nawa, « Vessel » de Damien Jalet fascine autant qu’interroge. Une onde de choc !  Véritables tableaux vivants, les enchevêtrements des danseurs donnent naissance à des images d’une étrangeté saisissante dont on n’a pas fini de mesurer la portée. 

Chorégraphe plébiscité, Damien Jalet est artiste associé de Chaillot. Il a collaboré, entre autres, avec Sidi Larbi Cherkaoui, Marina Abramovic ou Arthur Nauzyciel, avec qui il travaille régulièrement. Vessel est né d’une rencontre avec le sculpteur Kohei Nawa, lors d’une résidence à la Villa Kujoyama à Kyoto (l’équivalent de la Villa Médicis). Cette fusion dynamique entre le plateau et les corps des danseurs, dans une transformation incessante des formes, parle de vie et de mort, évoque les cycles. Pénétrant dans une ligne floue de la perception, entre limbes et nouveau monde, l’humanité s’y dissout effectivement dans une série d’oniriques propositions.

La mémoire des corps

« La sculpture et la danse ont toutes deux à voir avec le corps comme réceptacle des passions humaines », résume Damien Jalet qui parvient, avec Kohei Nawa, à élaborer un langage commun à l’intersection de leurs pratiques. Entre l’éphémère de la danse et l’éternité de la sculpture. Avec Aimilios Arapoglou, danseur qui participe à la plupart de ses projets, le chorégraphe a travaillé sur des distorsions, que l’on imagine éprouvantes pour ces interprètes recroquevillés, mais tellement souples et expressifs. Pourtant, les sept danseurs évoluent sans jamais montrer leur visage, à une exception que nous ne dévoilerons pas.

Les formes sculpturales créées par emboîtement sont très exigeantes et inventives. La colonne étirée, les cervicales tendues, la tête enfouie derrière les bras, les corps n’ont presque plus rien d’humain. Bien que la chorégraphie soit limitée en mouvements et très axée sur la symétrie, cette contrainte donne naissance à de belles trouvailles. Il s’en dégage une énergie à la fois minérale et liquide. De figé, le mouvement ondule sous la peau, et la chair vibre, prête à jaillir.

Organique

La scénographie participe pour beaucoup au trouble. Amplifiés par l’eau, des mouvements microscopiques accèdent à une autre dimension. Surtout, l’installation (appelée Vessel) se dévoile peu à peu jusqu’à occuper toute la place. À la fois matrice et tombe, cet espace fait davantage penser à un mollusque ratatiné qu’à un navire. À la limite au Radeau de la Méduse ou à une île, ultime refuge d’un cataclysme !

Quoi qu’il en soit, l’œuvre – magnifique – est composée à partir de katakuriko, sorte de fécule de pomme de terre à la fois solide et liquide. Vivante, cette installation se caractérise par la dualité que l’on retrouve dans le corps humain. Elle respire aussi.

Vessel-Damien-Jalet-Kohei-Nawa © Yoshikazu Inoue
© Yoshikazu Inoue

Fasciné par les îles volcaniques japonaises créées par la lave, par un liquide devenu solide, Damien Jalet ne pouvait qu’être inspiré par ce matériau, avec lequel il fait interagir et se métamorphoser les formes anatomiques, d’abord inanimées. Belle métaphore de notre vulnérable et viscérale relation à l’environnement.

Du biologique au mythologique

Cellules, gnomes échappés du Jardin des Délices de Bosch, Aliens à l’animalité fascinante, robots grotesques… mais que sont ces créatures qui prennent vie sous nos yeux ? Quand devient-on humain ? À partir du moment où l’on a un visage ou bien quand l’on acquiert la verticalité ? À moins que ce ne soit lié à l’émergence des relations sociales ?

Damien Jalet convoque autant le profane que le sacré : « La première scène se déroule dans le sous-monde, Yomi. On l’a jouée sur l’île Naoshima, qui est l’île des arts, sous une énorme pleine lune. Ça faisait beaucoup penser à la série de tableaux d’Arnold Böcklin, L’Île des morts », précise-t-il. On y trouve aussi des références au théâtre Nô, avec l’apparition de masques.

2-Vessel-Damien-Jalet-Kohei-Nawa © Yoshikazu Inoue
© Yoshikazu Inoue

Les corps libèrent des éléments liés à son évolution, jusqu’à s’organiser en chœur pour s’adonner à des rituels animistes, ou à une orgie : on distingue en effet des sexes féminins, tandis que la couleur laiteuse suggère du sperme. Régénérescence. Les poses font également référence aux figures primitives de l’ère Jômon (époque néolithique japonaise), sortes de déesses à la fois humaines, animales et végétales.

Comme pour une performance d’art contemporain, on se laisse volontiers emporter par le rythme lent et les images épurées, soutenues par de subtils jeux de lumière, ainsi que la musique originale de Marihiko Hara et Ryûichi Sakamoto, une texture de sons électroniques et acoustiques particulièrement réussie.

Toutefois, entre la première séquence, empreinte de mystère, et la dernière – d’une beauté sidérante – le spectacle s’étire, faute de consistance dramaturgique. Alors, on se raconte sa propre histoire. Avec ces six danseurs japonais quasi nus, l’ambiance de fin de monde en noir et blanc, on pense au butō. Tandis que nous entrons dans une ère anxiogène, où l’homme change le monde d’une manière irrémédiable, on ne peut qu’être saisi par un tel spectacle qui laisse imaginer le résultat d’une ultime catastrophe. Cependant, on aurait aimé un choc à la mesure de l’effroi suscité par l’anthroposcène. De quoi nous renverser, comme le dernier tableau, puissant et poétique. 

Léna Martinelli


Vessel

Chorégraphie : Damien Jalet

Scénographie : Kohei Nawa

Musique : Marihiko Hara, Ryûichi Sakamoto

Lumières : Yukiko Yoshimoto

Avec : Aimilios Arapoglou, Nobuyoshi Asai, Nicola Leahey, Ruri Mitoh, Jun Morii, Mirai Moriyama, Naoko Tozawa

Durée : 1 heure

Chaillot – Théâtre national de la Danse • Salle Jean Vilar • 1, place du Trocadéro • 75116 Paris

Du 6 au 13 mars 2020

De 11 € à 38 €

Réservations : 01 53 65 30 00 ou en ligne


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