« Vivons parmi nos pareils »

« Thyeste » de Sénèque – Mise en scène de Thomas Jolly © Christophe Raynaud de Lage / Hans Lucas

Cet été, Les Trois Coups prend la clé des champs. Voyez un peu. Un matin, j’ai attrapé un train pour Aix-en-Provence et après avoir joué des coudes pour obtenir une place, j’ai finalement vu l’un des plus beaux spectacles qui soit. Le festival d’art lyrique fête son soixante-dixième anniversaire ; il a repris à cette occasion, et quatre ans après sa création à Aix, une extraordinaire mise en scène de la Flûte enchantée par Simon McBurney, avec la complicité du chef Raphaël Pichon et de l’orchestre Pygmalion. Avec ses trésors d’inventivité et d’évidence, l’artiste britannique produit une merveille, faisant de l’opéra de Mozart une bouleversante fable initiatique, débarrassée de toutes les afféteries. Rarement les amours contrariés de Pamina et Tamino m’ont tant ému, et le théâtre tant émerveillé.

Au Festival d’Avignon, Julien Gosselin s’essaye aussi à l’art total. Sa colossale adaptation de trois romans de Don DeLillo en dix heures, mêle le théâtre, le cinéma et la musique. Avec l’auteur américain, il sonde le rapport entre la violence et la littérature, le ressort archaïque du terrorisme. « La violence du réel dépasse largement celle de la fiction, confiait-il en 2016. Mais la beauté de la littérature réside dans sa bataille. La littérature entreprend ce geste merveilleux de chercher à ouvrir le maximum de pistes, dont certaines sont fantaisistes. »

Sans moins de démesure, Thomas Jolly investit la Cour d’honneur déterminé à y verser du sang et des larmes. Sa mise en scène de Thyeste, de Sénèque, donne à la tragédie cannibale un air d’opéra rock et une dimension spectaculaire digne de cet espace mythique, sinon intimidant. S’inspirant du philosophe antique, il ouvre une piste – fantaisiste ? – pour échapper au cycle chaotique de la violence. « La peste est chez tous, écrit Sénèque. Soyons donc entre nous plus tolérants : mauvais, vivons parmi nos pareils. Une seule chose peut nous rendre la paix : c’est un traité d’indulgence mutuelle »

Aix-Avignon. L’amour pour traverser les épreuves ; l’indulgence contre la vengeance. Deux façons de faire société, auxquelles le théâtre nous invite merveilleusement… sans assurance de réussite. Tout l’art est là.

Par Cédric Enjalbert


Festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence, du 4 au 24 juillet 2018

Festival d’Avignon, du 6 au 24 juillet 2018

Photo © Christophe Raynaud de Lage / Hans Lucas