« Weaving Chaos », de Tânia Carvalho, d’après Homère, les Subsistances à Lyon

« Weaving Chaos » © Michel Cavalca « Weaving Chaos » © Michel Cavalca

Ils sont le vent, ils sont la mer, ils sont l’aventure humaine…

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Deuxième volet des « Fragments d’Homère » présenté aux Subsistances dans le cadre de la Biennale de la danse, ce « Weaving Chaos » de la Portugaise Tânia Carvalho a fait l’unanimité autour de sa brillante maîtrise technique et de sa sombre beauté.

Douze danseurs en permanence sur le plateau vont nous faire revivre l’épopée d’Ulysse, ses longues années d’errance sur les mers et les nombreux périls auxquels il a échappé avec ses compagnons avant de rejoindre la douce Pénélope et son Ithaque natale. Le parti pris de la chorégraphe Tânia Carvalho est de nous placer au cœur de la tourmente en nous donnant à entendre le fracas des vagues, le hurlement du vent, les craquements du navire, superbement orchestrés par Ulrich Estreich. Puis de convoquer le regard en mettant en scène ces guerriers valeureux, mais marins apeurés par des mystères et des forces qu’ils ne comprennent ni ne contrôlent. Ils glissent en un ensemble parfait d’un bord à l’autre du plateau qui paraît gîter sous nos yeux, partent dans une sorte de farandole effrénée, tentant d’échapper aux dangers qui les guettent, réels et imaginaires, la mer gloutonne, mais aussi Poséidon ou les sirènes. Leur terreur est palpable, leurs efforts pour survivre pathétiques et bouleversants. Avec leurs maquillages et leurs mimiques expressionnistes, soulignés par des jeux sur les ombres et les lumières particulièrement réussis signés Zeca Iglesias, c’est tout leur corps et leur visage même, habités par le mouvement, sur lesquels se lisent la souffrance, la peur, l’espoir, la joie. Le spectacle nous transporte sur le Radeau de la Méduse.

Tandis que tous entament une course folle, à tour de rôle un danseur se détache du groupe et reste sur le devant. Il inspire et expire et relâche sa nuque, ses épaules, exprimant ainsi toute la fatigue du monde. Ce personnage solitaire, est-ce Ulysse lui-même ? En tout cas, il dit l’insupportable durée de ces dix ans qui s’ajoutent aux années de guerre et se comptent en respirations.

L’Odyssée revisitée

Cette chorégraphie s’impose d’abord comme un art de la composition : les êtres s’y déplacent à toute vitesse (ou au contraire très lentement) sur le plateau relativement réduit de la Boulangerie des Subsistances, dans des positions parfois incongrues, tels de grands oiseaux ou des créatures mythologiques. Les mouvements répétés, semble-t-il à l’infini, par les douze danseurs emportés comme dans un vertige, non seulement manifestent leur parfaite maîtrise technique du geste, mais dénotent aussi chez Tânia Carvalho un sens quasi choral de la scène qui tend à la fois du côté de la précision et de la métaphore. Comme cette image formidable où à eux tous ils forment un navire qui avance vers nous avec ses mâts, ses rames, ses haubans et ses hommes.

S’il restitue avec justesse et réalisme la vie à bord de ces pauvres marins survivants de la guerre de Troie, ce Weaving Chaos (weaving, « tissage », renvoyant à la terre promise, Ithaque et Pénélope, cachés derrière le rideau de fils au lointain) n’est en effet pas sans évoquer ces frêles embarcations qui s’échouent à Lampedusa ou les Naufragés du Fol Espoir. Somptueux, ce spectacle nous étreint également par ce qu’il nous raconte et nous montre des errances d’aujourd’hui.

Et lorsque enfin, ils touchent au but, Ulysse et ses compagnons savent exprimer aussi la joie, l’émerveillement. Ils s’ébrouent comme de jeunes chiens, laissent libre cours à la vie, à Éros ou s’affalent sur la plage, vidés, épuisés, morts peut-être.

La danse à ce degré de plénitude et de beauté tient du miracle. Ce spectacle hantera pour longtemps les mémoires et les imaginaires. 

Trina Mounier


Weaving Chaos, de Tânia Carvalho, d’après Homère

Collectif Bomba Suicida

Chorégraphie : Tânia Carvalho

Pièce pour 12 danseurs

Danseurs : Anton Skrzypiciel, Allan Falieri, André Santos, Bruno Senune, Catarina Felix, Claudio Vieire, Gonçalo Ferreira de Almeida, Leonor Hipolito, Luis Antunes, Luis Guerra, Maria Joao Rodrigues et Petra Van Gompel

Assistant à la mise en scène : Pietro Romani

Texte : Bruno Duarte

Musique : Ulrich Estreich

Scénographie : Jorge Santos

Costumes : Alexander Protic

Lumières : Zeca Iglesias

Image promotionnelle : Jorge Santos

Photo : © Michel Cavalca

Production, diffusion : Sofia Matos

Coproduction : les Subsistances (Lyon), les Spectacles vivants, Centre Pompidou, Théâtre de la Ville (Paris), Biennale de la danse 2014, O Espaço do Tempo (Montemor-O-Novo), Maria Matos Teatro Municipal (Lisbonne), Centro cultural Vila Flor (Guimaraes), Teatro Virginia (Torres Novas), Teatro Viriato (Viseu)

Les Subsistances • 8 bis, quai Saint-Vincent • 69001 Lyon

Réservations : 04 78 39 10 02

Site du théâtre : www.les-subs.com

Du 19 au 22 septembre 2014, les vendredi et lundi à 20 h 30, les samedi et dimanche à 19 heures

Durée : 1 heure

Tarif unique : 16 €

Ce spectacle fait suite à une résidence aux Subsistances du 1er au 17 septembre 2014

Dans le cadre de la Biennale de la danse (www.biennaledeladanse.com)

Du 24 au 26 septembre au Centre Georges-Pompidou (Paris)