Yaouank 2016 à Rennes et son agglomération

Denez Prigent © Jean-François Picaut Denez Prigent © Jean-François Picaut

Musiques et danses bretonnes dans tous leurs états

Par Jean-François Picaut
Les Trois Coups

Depuis dix-huit ans, le festival Yaouank (« jeune », en breton) fait danser Rennes et toute son agglomération. Cette année, l’évènement s’est étendu sur trois semaines et a proposé bien des surprises à ses habitués comme à ceux qui le découvraient.

Ce ne sont pas moins de 12 lieux différents, dans l’agglomération rennaise et au-delà, qui ont accueilli le festival Yaouank 2016. Concerts, rencontres, créations, festoù-noz (bals / fêtes de nuit) ont placé la danse et la musique bretonnes au cœur des musiques actuelles.

Le grand temps reste néanmoins l’énorme fest-noz de clôture qui, cette année, a rassemblé 8 000 danseurs de 16 heures à 5 heures du matin ! Le bal final de Yaouank est de loin le plus important de Bretagne.

Parmi les 13 groupes qui ont fait danser le public dans le hall 9, nous avons sélectionné trois des moments essentiels, à nos yeux. Leur fonctionnement en parallèle ne nous a pas permis de suivre les groupes émergents qui se produisaient dans le hall 5.

Marthe Vassalo et Ronan Guéblez © Jean-François Picaut
Marthe Vassalo et Ronan Guéblez © Jean-François Picaut

Loened Fall : une ouverture pleinement réussie

C’est aux Loened Fall (en français, les « Mauvaises têtes » ou les « Voyous ») qu’est revenu l’honneur et le plaisir de lancer les festivités. Ce quintette assez original regroupe autour des deux chanteurs de kan ha diskan 1 (Marthe Vassalo et Ronan Guéblez) trois instrumentistes : Hervé Bertho (violon), Ronan Le Dissez (bombarde) et Marc Thouénon (guitare).

Le dynamisme et le charisme de Marthe Vassalo, son sourire aussi, donnent le ton du grand bal qui commence. Elle forme avec son partenaire de chant un duo complice parfaitement accordé. Les airs (et les danses) se succèdent avec la même facilité apparente. Un intermède purement instrumental permet d’apprécier le brio du trio de musiciens autrement un peu occulté par la prépondérance des chanteurs. La voix puissante, chaude, à l’ample tessiture de Marthe Vassalo, sa présence sur scène confèrent à ce quintette un éclat particulier.

Quels que soient les mérites des uns et des autres, et ils sont grands, le moment attendu était évidemment la création du duo Hamon / Martin avec l’Orchestre symphonique de Bretagne.

Hamon-Martin et l’Orchestre symphonique de Bretagne
Hamon-Martin et l’Orchestre symphonique de Bretagne

Le clou de la soirée

Erwan Hamon (accordéon diatonique) et Janick Martin (bombarde et flûte traversière en bois) ont proposé à l’orchestre de s’associer à la création d’une œuvre de leur composition, un fest-noz symphonique en quelque sorte.

Respecter au maximum les appuis et le style de la danse, bien sûr, mais aussi générer la bonne énergie.

Les compositions du duo Hamon / Martin ont bénéficié des arrangements de Gregory Dargent (qui tenait la guitare électrique, ce soir) et de la pianiste et compositrice Frédérique Lory. Le quartette instrumental était complété par Antonin Volson aux percussions. L’univers celtique n’est pas étranger à Frédérique Lory puisqu’elle a écrit pour l’O.S.B. une très belle suite, Plinn et variations (2001), et surtout beaucoup d’arrangements sur des thèmes bretons traditionnels. Elle entendait « respecter au maximum les appuis et le style de la danse, bien sûr, mais aussi générer la bonne énergie, qui fasse que les musiciens ne soient pas bridés, mais au contraire soutenus par la masse orchestrale et se sentent libres dans leur jeu, pour porter les danseurs ». Pari pleinement réussi. Pour s’en convaincre, il suffisait de regarder la salle et la scène.

Pour une telle création, il faut aussi un chef capable de « faire cohabiter deux mondes qui n’ont pas la même approche de la musique ni du rythme ». Le choix de Didier Benetti, sur ce point, est très judicieux. Il a, en effet, travaillé avec Didier Squiban et l’O.S.B. et il a lui-même composé un ballet d’inspiration celte. Enfin, on n’a pas oublié sa magnifique prestation dans Brothers in Arms de Chris Brubeck et Guillaume Saint-James. Ce soir encore, sa direction pleine d’allant, de fougue même, a su galvaniser l’orchestre et soulever l’enthousiasme du public.

Dans cette suite de danses traditionnelles (gigue, cercle circassien, danse en couple, gavotte, etc.) et de compositions personnelles, la paire bombarde / flûte et accordéon diatonique a fait des merveilles. Leur virtuosité, leur engagement, leur cohésion entre eux et avec l’orchestre ont remporté une approbation unanime. J’ai beaucoup apprécié également les quelques mélodies du programme. La chanteuse Annie Ébrel, présente dans plusieurs titres, a notamment brillé dans l’une d’elles, précédant une danse en couple et interprétée sans l’orchestre. La gravité de son chant y apportait beaucoup d’émotion.

Tout cela s’est évidemment terminé par une énorme ovation. Le public n’a connu qu’une déception, celle de n’avoir pu (contraintes d’un festival obligent) obtenir un rappel…

Denez Prigent © Jean-François Picaut
Denez Prigent © Jean-François Picaut

Les frères Guichen et Denez Prigent : retour gagnant

Ce n’est faire injure à personne que de dire que l’autre évènement attendu de la soirée était le retour en fest-noz de Denez Prigent (voix), absent des parquets depuis vingt ans !

Pour notre plus grand plaisir, il a répondu à l’invitation des frères Guichen, Frédéric (accordéon diatonique) et Jean‑Charles (guitare folk). Ce couple fraternel mythique qui, depuis 1986, a porté haut les couleurs de la musique bretonne dans le monde entier a suscité l’enthousiasme des danseurs et du public, en jouant seuls toute la première partie. Leur légendaire énergie, empruntée au rock très souvent, s’est donnée libre cours ce soir encore. Et si Frédéric est plus introverti que son frère, ce dernier assure pleinement le spectacle, multipliant les riffs rageurs et les poses de guitar hero.

C’est un tonnerre d’applaudissements qui accueille Denez Prigent quand il finit par entrer en scène. Dès les premières notes, un frisson s’empare de la salle. La voix de Denez est intacte, peut-être un peu plus grave, traînant la griffe du temps, et le charme opère. La main ne se porte plus à l’oreille comme quand il chantait a cappella, sauf entre les morceaux. Le pied, lui, martèle toujours le rythme de façon aussi implacable et impérieuse, et la danse va bon train. Un seul regret ici également que cela s’arrête si vite…

Que les Sonerien Du, encore allants après plus de quarante ans de scène, que Morwen Le Normand dont le duo a tant de chien me pardonnent de les traiter aussi rapidement.

Les 300 bénévoles qui se sont mobilisés et la fédération Skeudenn Bro Roazhon (Entente culturelle bretonne du Pays de Rennes) qui l’organisent peuvent être satisfaits, Yaouank 2016 a connu un franc succès. 

Jean-François Picaut

  1. Le kan ha diskan (on peut traduire par « chant et contre-chant ») est une technique traditionnelle de chant à danser a cappella dans lequel les interprètes se tuilent.

Festival Yaouank 2016

18e édition du festival de danse et musique bretonnes

Skeudenn Bro Roazhon • 8, rue Hoche • 35000 Rennes

Photo : Marthe Vassalo et Ronan Guéblez © Jean‑François Picaut

Photo : Hamon‑Martin et l’O.S.B. © Jean‑François Picaut

Photo : Denez Prigent © Jean‑François Picaut