« Yo maté a Pinochet », de Cristian Flores, l’Élysée à Lyon

Yo maté a Pinochet © D.R.

Insoumission radicale

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

Dans le cadre du festival Sens interdits à Lyon, Cristian Flores, comédien et dramaturge, et Alfredo Basaure, metteur en scène, tous deux chiliens, présentent « Yo maté a Pinochet » (« J’ai tué Pinochet »).

Posée sur le plateau intimiste de L’Élysée, la boîte au noir profond du spectacle. Venant de la salle, un homme fatigué et vêtu simplement s’avance dans l’aire de jeu. Il pousse devant lui son vélo victime d’une crevaison. Durant l’heure de son monologue, il s’affairera à réparer son engin. Au propre comme au figuré, la roue de son destin a tourné et sa vie a besoin elle aussi de réparation.

Manolo, c’est son nom, ancien combattant d’un groupe révolutionnaire, affirme avoir tué le dictateur Pinochet. Incroyable révélation historique ou fantasme délirant ? Autofiction, on le comprendra peu à peu, pour tenter de survivre à l’effondrement des utopies militantes, pour essayer de sauver des bribes heureuses des temps enthousiastes de la révolte. Manolo se voulait artiste populaire. Il puisait son inspiration et son goût pour la vie dans des rencontres fraternelles, certes souvent politiquement engagées. Mais il rêvait d’une existence la guitare à la main plutôt que le pistolet au poing.

Ayant échappé aux flics et aux militaires de la dictature, le voici devant nous pour faire l’aveu difficile de l’assassinat inventé de Pinochet, pour accoucher pathétiquement de son mensonge, pour dénoncer la lâcheté, y compris la sienne, de tous ceux qui n’ont pas réussi à abattre le tyran.

Tension extrême du récit

Cristian Flores et Alfredo Basaure, parce qu’ils proposent « un théâtre résolument ancré dans la réalité vécue par les plus démunis », font le choix d’une dramaturgie et d’une interprétation radicales. Seuls deux effets violents de lumière et quelques bribes nostalgiques de musique interrompront la tension extrême du récit. Le texte défile souvent en rafales, mots armés d’une langue populaire. Cherchant vainement l’apaisement, la voix du comédien ne se détend que quand elle évoque avec tendresse et humour le portrait joyeux des amis disparus, un patron jovial de bar clandestin ou la beauté d’une femme aimée trop vite perdue.

Scandé plus que déroulé, le monologue est en nervosité constante. On pense aux courses frénétiques d’un écureuil emporté malgré lui par les rotations incessantes de sa cage. Parfois incapable de faire face au public, figé de dos ou de profil, le comédien déploie une densité émotionnelle de tous les instants. Ce qui fait la force des partis pris des deux artistes chiliens, nés après le putsch de 1973, c’est leur talent consistant à faire glisser progressivement le spectateur du refus d’un récit qui relève de la mythomanie à l’adhésion à une fiction salvatrice permettant malgré tout de survivre. Ne sont-ce pas au théâtre comme dans la vraie vie les histoires qu’on se raconte qui entretiennent notre capacité à résister au désespoir ?

J’ai tué Pinochet est à l’évidence un spectacle poignant même pour ceux qui ne saisiraient pas toutes les références culturelles et politiques qu’il contient, ou qui, de surcroît, ne pratiqueraient pas la langue espagnole. Sûr, par exemple, qu’on peut ressortir sonné par l’effort continu de la lecture des surtitres. Mais il y a dans ce travail dramatique une qualité trop rarement exploitée : oser et réussir le mariage du théâtre et de la politique. Sans discours didactique. Sans militantisme racoleur. La tragédie d’un homme allant jusqu’à se mentir à lui-même pour ne pas mourir bouleverse à l’extrême.

Le sillon indestructible d’un théâtre engagé

À plusieurs reprises, Manolo parle du Lautaro, dénomination d’un volcan du Chili mais également d’un chef mapuche du xvie siècle, insurgé contre les conquistadors. Après la violente prise du pouvoir en 1973 par la junte militaire, existait une troupe qui s’exila en R.D.A. portant elle aussi le nom de Lautaro. Aujourd’hui, Cristian Flores et Alfredo Basaure continuent de creuser le sillon indestructible d’un théâtre engagé avec leur Teatro Errante. La mort symbolique de Pinochet opère comme un baume salutaire pour apaiser les souffrances de ceux qui, par lâcheté ou esprit de sacrifice, ne sont pas parvenus à écraser l’une des plus longues et des plus cruelles dictatures de l’histoire contemporaine.

Un rappel pour finir : lorsque Manolo entre en scène en poussant sa bicyclette, il ne faut pas en déduire, comme on dit familièrement, qu’il a un petit vélo dans la tête. Tuer Pinochet ne peut se réduire à une idée fixe, à une obsession dont rien ne peut le distraire. Il s’agit pour lui de constance, de persévérance, de ténacité, d’opiniâtreté pour conjurer « la bête immonde » qui rôde toujours près de nous. 

Michel Dieuaide


Yo maté a Pinochet, de Cristian Flores

Conception dramaturgique : Cristian Flores

Mise en scène : Cristian Flores et Alfredo Basaure

Jeu : Cristian Flores

Scénographie : Ricardo Romero

Création sonore : Juan Manuel Herrera

Photo : © D.R.

Production : Teatro Errante

Avec le soutien de l’O.N.D.A.

Spectacle en espagnol surtitré en français

Programmation : festival Sens interdits

L’Élysée • 14,rue Basse-Combalot • 69007 Lyon

www.lelysee.com

Tél. 04 78 58 88 25

Réservations : 04 72 77 40 00, et www.sensinterdits.org

Représentations : jeudi 22 et 23 octobre 2015 à 18 heures, samedi 24 octobre 2015 à 16 heures, dimanche 25 octobre 2015 à 21 heures

Durée : 1 h 5

Tarifs : 17 € à 7 €

Spectacle en langue espagnole surtitré en français