« l’Empire des lumières » de Kim Young-Ha, National Theater Company of Korea, Théâtre national de Bretagne 

« L’Empire des lumières » de Kim Young-Ha © DR

Les sœurs Corée de Nauzyciel 

Par Olivier Pansieri
Les Trois Coups 
 
Créée à Séoul en 2016, comme adaptation d’un roman jouant judicieusement sur les apparences, « L’Empire des lumières » envoûte par son mystère et l’art de ses interprètes. À la duplicité de leur jeu, s’ajoute celle du récit qui joue à nous perdre pour mieux nous guider. Deux heures de pur plaisir.

L’Empire des lumières conte l’histoire d’un espion nord-coréen si bien infiltré en Corée du Sud qu’il a fini par oublier que c’était l’ennemi. Or, ce jour-là le Parti exige qu’il rentre immédiatement. Toute sa vie bascule, et avec elle quinze ans d’imposture. Symboliquement, « l’amant de Madame » se dédouble comme au ralenti. « Madame » elle-même (alias Moon So-Ri, lumineuse) se fait des reproches après la mort d’une amie dédaignée, tandis qu’au fond les autres se recueillent comme autour d’une tombe. Une « distanciation » enfin naturelle. Elle sera la syntaxe de tout ce spectacle en apnée. 

« L’Empire des lumières » de Kim Young-Ha © DR
« L’Empire des lumières » de Kim Young-Ha © DR

Décor faussement neutre de Riccardo Hernandez : des meubles de bureau au pied de murs qui ne demandent qu’à se fondre dans les films que tous ces gens ont dans la tête. Des dessins animés, dont beaucoup de propagande anti-communiste, mais aussi des embouteillages, des intérieurs minables, l’envers du décor. Aux confidences de l’espion sur les affres de sa formation (il a dû ingérer, en un temps record, tous les ingrédients de la culture capitaliste), répondent celles de sa maîtresse et de sa femme. L’une a dû payer en nature un flic corrompu ; la seconde s’est foulée la cheville en portant ses premiers talons. Quant aux dernières paroles prononcées par les pères, dans le Nord, c’était : « Deviens grenouille, plutôt que poisson » (sous-entendu : « pour s’échapper, c’est mieux d’avoir aussi des jambes ») ; dans le sud : « Méfie-toi du Fisc » ! 

L’histoire, une farce tragique

Qui sont les méchants ? Justement, c’est toute la question à laquelle ce ballet mortuaire a la profondeur de ne pas répondre. La maîtresse (Young-Mi), qui semble une gentille marionnette, rêve peut-être de couper ses fils. Le collègue (Yang Dong-Tak) a l’air d’un joyeux débauché, mais n’en consigne pas moins les faits et gestes « des autres » dans son petit carnet. Et ainsi de tous les personnages qui, tour à tour, semblent des anges puis des démons. Comme ces jeunes gens qui, en préliminaire d’une partie fine avec Madame, s’empoignent pour leurs idéaux. C’est bien le moment ! Absurde.  

« L’Empire des lumières » de Kim Young-Ha © DR
« L’Empire des lumières » de Kim Young-Ha © DR

L’histoire est une farce tragique. L’arrivée au pouvoir de Kim Jong-Un, puis de Trump, l’a remis de façon terrible dans la lumière des projecteurs, cette fois de l’actualité. Et nous-mêmes, gens civilisés ? Ne venons-nous pas de vivre des scènes de guerre civile ? « Je me demande parfois où est celui qui m’a prêté son existence », se demande l’espion, auquel le très subtil Ji Hyun-Jun prête son sourire navré. Il incarne à merveille ce foncier scepticisme devant cette énigme. Qui sommes-nous en réalité ? D’affreux égoïstes, d’éternels rêveurs, des monstres, des martyrs ?

La fable a l’ironie désenchantée de cette génération, à laquelle appartiennent l’auteur et le metteur en scène. Sans divulguer la fin, on peut dire qu’elle reste béante sur toutes ces questions. La scène, d’une grande beauté, a lieu la nuit au pied de l’immeuble où vivent les époux. Arthur Nauzyciel a bien fait d’en appeler à Mahler, dont le Chant de la terre possède la secrète compassion pour cet homme qui s’allonge, peut-être pour mourir, aux pieds de celle qu’il a trahie. On en reste bouche bée. Le public mettra une bonne minute avant d’applaudir à tout rompre cette troupe venue du bout du monde, nous parler de nous.  
 
Olivier Pansieri 


L’Empire des lumières, de Kim Young-Ha 

Spectacle en coréen surtitré en français 

Production : National Theater Company of Korea (NTCK) et Théâtre national de Bretagne (TNB)

Mise en scène : Arthur Nauzyciel 

Avec : Ji Hyun-Jun, Moon So-ri, Jung Seung-Kil, Yang Dong-Tak, Yang Savine Young-Mi, Kim Han, Kim Jung-Hoon, Lee Hong-Jae 

Adaptation : Valérie Mréjen, Arthur Nauzyciel

Décor : Riccardo Hernandez

Réalisation, image et montage vidéo : Pierre-Alain Giraud

Costumes : Gaspard Yurkievich

Durée : 1  h  50 

Photo  : © Théâtre national de Bretagne

Théâtre national de Bretagne • Salle Serreau • 1, rue Saint-Hélier • 35000 Rennes 

Du 9 au 18 novembre 2017, du mardi au vendredi à 20 heures (sauf jeudi 16 à 19 h 30), samedi et dimanche à 18 heures

De 11 € à 27 € 

Réservations : 02 99 31 12 31 

Tournée du 5 au 10 décembre 2017 à la MC93 de Bobigny


À découvrir sur Les Trois Coups

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