« Anitya L’impermanence », Inbal Ben Haim, Critique, Cirque-Théâtre Elbeuf

Quand la vie ne tient qu’à un fil (ou presque)

Léna Martinelli
Les Trois Coups

Performance aérienne sur sculpture tissée, « Anitya L’impermanence » explore les ressorts créatifs et émotionnels du chaos et de la possibilité d’une reconstruction collective. Renouvelant la notion de prise de risque, Inbal Ben Haim offre un instant suspendu, la fois spectaculaire et déstabilisant, dans un univers plastique saisissant. Une expérience sensible où artiste et spectateur·rice·s s’unissent pour inventer, ensemble, de nouvelles formes de résistance et de création.

Quand on s’installe dans la salle, Inbal Ben Haim est déjà là, autour d’une structure à la fois délicate et imposante composée de 1.000 mètres de fils entrelacés. Le dispositif quadri frontal permet de l’apprécier sous différents angles. Méthodiquement, reconstitue une grosse pelote, en tirant sur les fils. Souriante, elle incite alors le public à prendre le relais. Des nœuds magiques se défont, des parties se désintègrent, pendant que l’acrobate s’y faufile, s’emmêle, puis y évolue avec grâce, non sans danger. D’ailleurs, ce jour-là, une mauvaise chute l’obligera à annuler plusieurs représentations.

Sur le fil

Les enchaînements de causes à effets défient toutes les attentes. Face au vide, quel fil d’espoir tirer ? Car le champ de ruines qui fait suite à cette cathédrale de coton suggère des catastrophes. Après la douceur du début, le fracas, la poussière, la sensation de vertige crée un contraste saisissant. Divers objets du quotidien y étaient suspendus, évoquant une maison quittée à la hâte.

Comment s’élever à nouveau d’un monde qui se défait ? Invité à se mobiliser pour cette action poétique commune, le public joue le jeu et accomplit un acte de transformation, entre détricotage et tricotage. Les ressorts de la participation reposent sur un émerveillement quasi enfantin face à la matière, sa puissance esthétique, ses propriétés ludiques, ses ressources cinétiques. Entre renfort et réconfort, les contributeur·ice·s comprennent aussi vite leur rôle déterminant.

Cette sculpture organique provoque des correspondances surréalistes avec le monde animal (toile d’araignée), végétal (rhizomes souterrains), cérébral (connexions synaptiques), voire cosmique (constellations). Influencée par la façon dont l’artiste japonaise Chiharu Shiota utilise les fils tissés afin de métamorphoser des espaces, Inbal Ben Haim a créé une sorte de chaos ordonné, à mettre en mouvement. Elle croise habilement les techniques du tissage et du cirque (suspension aérienne) : « À la fois organique et virtuelle, abstraite et figurative, tactile et hypnotique, elle représente pour la circassienne que je suis un appel à la suspension, à la contorsion, à la transfiguration », explique-t-elle.

Fil d’espoir

Après le papier dans Pli, la jeune artiste poursuit la dialectique entre construction et déconstruction, cette fois-ci avec la corde, qui constitue son agrès de prédilection : « Comme tout système, la matière ne peut pas disparaître ou apparaître, se perdre ou se créer, mais seulement – et constamment – changer de forme », aime-t-elle à rappeler. Elle cite volontiers Antoine Lavoisier (physicien du 18siècle) : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». À notre époque où la course à l’innovation contribue à bien des effondrements, ces mots résonnent fort.

© Gregory Rubinstein

La guerre Israël-Hamas qui sévit dans le pays d’origine d’Inbal Ben Haïm a profondément ébranlé ses certitudes : « Quelle peut être ma place d’artiste parmi toutes les destructions tragiques dont est fait le monde ? » Pour ne pas céder au renoncement, elle s’accroche alors à la promesse de reconstruction. En interaction avec sa démarche, elle relie des gens qui ne se connaissent pas, redéfinissant ainsi notre relation à autrui. Elles nous invitent à bâtir ensemble, tracer de nouvelles perspectives, redéfinir l’espace habitable.

Accueillir le changement au cœur de toute pratique

L’impermanence, ou Anitya en sanskrit, est également une notion philosophique centrale dans le yoga et le bouddhisme. Elle souligne la nature transitoire de toutes choses, du monde matériel aux émotions, pensées et même nos propres identités. Comme dans la discipline de l’Ashtanga, chaque posture, chaque respiration, chaque mouvement, proposé par Inbal Ben Haim reflètent l’ambivalence de l’éphémère, source de souffrance et de résilience.

© Loïc Nys

Répétition, force et rigueur constituent la base de son travail. Or, le lâcher prise, sinon la confiance, peut aussi être salutaire. Embrasser le changement permet de cultiver un esprit souple et un cœur ouvert. Intégrer cette sagesse dans notre quotidien apprend à accueillir les épreuves avec davantage de sérénité. À transformer le chaos en énergie collective.

Léna Martinelli


Site du collectif
Auteure, interprète et conception scénographique : Inbal Ben Haim
Dramaturge : Samuel Vittoz
Régisseur général : Théo Vacheron
Création sonore : Nova Materia
Création lumière : Louise Rustan
Regard extérieur chorégraphique : Kitt Johnson, Vania Vaneau, Jordi Gali
Assistance artistique : Hristina Sormaz, Isaure Jacques
Durée : 1 heure
Dès 10 ans

Cirque-Théâtre Elbeuf PNC •  2, rue Augustin Henry •76500 Elbeuf
Les 21 et 22 novembre 2025
Tarifs : 14 € ou 19 €
Réservations : en ligne • Tel. : 02 32 13 10 50

Tournée :
• Le 28 novembre, Théâtre de Rungis, en partenariat avec Circusnext
• Les 6 et 7 février 2026, dans le cadre de L’entre2 BIAC, à Marseille
• Les 11 et 12 février, Théâtre de Nîmes
• Les 25 et 26 février, Théâtre Municipal de Grenoble
• Les 10 et 11 mars, Le Grand R scène nationale de la Roche-sur-Yon
• Du 14 au 16 mars, Le Moulin du Roc scène nationale de Niort
• Du 19 au 21 mars, Théâtre d’Orléans, scène nationale
• Du 25 au 28 mars, Les SUBS, dans le cadre du Festival Transforme / Fondation d’entreprise Hermès, à Lyon
• Les 1er et 2 avril, Centre culturel Bourvil, dans le cadre du Festival Spring, à Franqueville-Saint-Pierre
• Du 15 au 17 mai, Festival Ruhrfestspiele, Recklinghausen (Allemagne)
• Du 28 au 30 mai, Théâtre de la Cité Internationale, à Paris
• Du 3 au 5 juin, Théâtre National de Bretagne, dans le cadre du Festival Transforme / Fondation d’entreprise Hermès, à Rennes
• Les 8 et 9 septembre, Festival La Bâtie, à Genève (Suisse)
Avec le soutien d’Écrire pour le cirque d’Artcena

Photos © Gregory Rubinstein © Loïc Nys

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