« Antigone à Molenbeek », de Stefan Hertmans et « Tirésias », de Kae Tempest, Nuits de Fourvière, Théâtre de la Renaissance à Oullins

Antigone-molenbeek-tiresias © simon-gosselin © Simon Gosselin

Persistance des mythes

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Quel beau spectacle d’ouverture de la programmation théâtrale ! Les Nuits de Fourvière commence avec la création en français d’un diptyque consacré à deux grandes figures de l’Antiquité grecque : Antigone et Tirésias. La musique de Chostakovitch, magnifiquement interprétée par le Quatuor Debussy, superpose un écrin magnifique à la partition visuelle virtuose imaginée par le metteur en scène belge Guy Cassiers. Un régal.

En réalité, il s’agit de deux créations bien différentes initialement prévues avec deux ensembles musicaux distincts. Séparés par une demie-heure d’entracte, deux monologues évoquent Antigone, la rebelle, et Tirésias, le prophète aveugle, l’homme aux sept vies et aux sexes mouvants, car femme une partie de son existence.

L’écrivain flamand Stefan Hertmans a écrit Antigone à Molenbeek, dont le titre dit assez clairement les liens qu’il veut tisser avec notre siècle : son héroïne s’appelle Nouria et, malgré (ou à cause) de sa bonne insertion dans la société comme juriste, elle réclame comme un droit humain inaliénable celui de récupérer les restes de son « petit frère » dispersés par la bombe qu’il a fait exploser. Son récit, plein d’émotion, est rectiligne, net, comme la position de Nouria et les arguments tout aussi tranchants qu’on lui oppose. Il va droit au but.

Tout autre est le texte de Tirésias, tiré de poèmes de Kae Tempest, qui procède par métaphores, joue avec l’implicite et les paradoxes, à l’instar de l’oxymore « devin aveugle » à l’identité plurielle, aux statuts parfois reconnus et toujours refusés. Il n’argumente ni ne réclame, tout en ruptures et en énigmes, il parle de sensations, d’émotions fluctuantes, tantôt douces, tantôt violentes.

Des histoires pleines de fantômes

Si les styles et les histoires sont différents, les personnages ont en commun de se dresser face à l’ordre du monde pour porter une parole libre, donc révolutionnaire, ce qui les amène à risquer leur intégrité physique et leur vie. Guy Cassiers a choisi deux comédiennes aux profils très distincts. Ghita Serraj campe une Antigone écorchée vive, pourtant soucieuse de tenir l’équilibre entre son intégration dans la société civile (elle est étudiante en droit) et son devoir de sœur. L’actrice, presqu’une inconnue, est stupéfiante de présence.

antigone-molenbeek-tiresias © simon-gosselin
© Simon Gosselin

La maturité de Valérie Dreville lui permet d’incarner à la fois le prophète sans âge qui a ponctué la mythologie à différentes époques de son être comme de l’histoire, et l’adolescent d’aujourd’hui confronté aux problèmes de genre. Cette grande comédienne cherche le contact avec les spectateurs, couchée sur un pupitre, puis s’écarte, se love, se contorsionne à l’instar des serpents à l’origine de sa « malédiction ». Son discours est incantatoire, poétique, sa voix douce murmure, à la limite de l’intelligible. Il est heureux que le metteur en scène ait choisi une telle actrice pour dire ce montage complexe qui semble avoir, malgré sa beauté, déconcerté plus d’un spectateur.

Comme à l’accoutumée, les cordes de l’ensemble ne se contentent pas d’interpréter avec un immense talent les quatuors de Chostakovitch, tour à tour mélancoliques, funèbres, traversés de stridences inquiétantes, ils se mêlent au décor, traversant telles des ombres, le plateau resté dans une quasi obscurité. Des âmes errantes qui accompagnent Antigone comme Tirésias.

Guy Cassiers utilise une scénographie en noir et blanc, avec des éclats de lumière, des jeux de miroir millimétrés qui démultiplient ses héroïnes. On parle de lui comme d’un magicien de l’image et de la scène. Réputation que nous ne contredirons pas ! 

Trina Mounier


Le diptyque est mis en scène par Guy Cassiers

Antigone à Molenbeek, de Stefan Hertmans

Texte publié aux Éditions De Bezige Bij

Traduction Emmanuelle Tardif

Avec Ghita Serraj

Tirésias, de Kae Tempest

Sélection de poèmes du recueil Hold your own publié aux Éditions Johnson & Alcock

Traduction : de Kabal et Louise Bartlett

Avec : Valérie Dreville

Scénographie et vidéo : Charlotte Bouckaert

Lumières : Fabiana Piccioli

Collaboration artistique : Benoît de Leersnyder

La musique des quatuors à cordes n° 8, 11 et 15 de Dmitri Chostakovitch est interprétée en direct par la Quatuor Dabussy : Christophe Collette, Emmanuel Bernard, Vincent Deprecq, Cédric Conchon

Durée : 2 h 45 (dont 30 min d’entracte)

Théâtre de la Renaissance • 7, rue Orsel • 69600 Oullins

Les 11 et 12 juin 2021, à 19 heures 30, le 13 à 16 heures

De 7 € à 11 €

Réservations : 04 72 39 74 91

Dans le cadre des Nuits de Fourvière, du 1er juin au 30 juillet 2021

Tournée :

  • Du 5 au 14 novembre 2021, MC93 — Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis
  • Du 24 au 27 novembre, Théâtre national de Bretagne
  • Du 1er au 3 décembre, Maillon, Théâtre de Strasbourg, scène européenne
  • Les 7 et 8 décembre, Points communs — Scène nationale de Cergy-Pontoise / Val d’Oise
  • Les 5 et 6 janvier 2022, Comédie de Valence, CDN Drôme-Ardèche
  • Les 12 et 13 janvier, le Phénix, scène nationale de Valenciennes
  • Les 17 et 18 janvier, Maison de la Culture d’Amiens
  • Du 26 au 29 janvier, Vidy-Lausanne
  • Les 2 et 3 février, Grand Théâtre de Provence, à Aix-en-Provence

À découvrir sur Les Trois Coups :

Égéries du Quatuor Debussy, par Michel Dieuaide